Entretien avec Alexandre Skorobogatov, auteur de Véra

ENTRETIEN pour Le magazine des livres n°20 (Novembre/Décembre 2009)
A l’occasion de la sortie de Véra

Alexandre Skorobogatov, encore trop peu connu en France, évoque les difficultés d’une publication libre en Russie, la censure, la qualité des traductions de la littérature russe. Voici le parcours d’un écrivain qui se donne tout entier à son art.

Après vos études d’art dramatique en Biélorussie, votre pays d’origine, pourquoi vous êtes-vous dirigé vers l’écriture ?

J’ai commencé à écrire déjà avant l’institut théâtral, quand j’allais encore à l’école, surtout après avoir lu à l’âge de 13 ans en quelques semaines toutes les grandes œuvres de Dostoïevski. A l’institut théâtral je commençais à écrire davantage, en espérant que dans le futur je pourrai combiner l’écriture et la réalisation de cinéma, mais, un fait assez drôle, après avoir lu « Paris est une fête »  j’ai décidé de tout jeter et de faire seulement ce que j’aimais le plus : écrire. Cela n’aboutissait pas à grand-chose, pour des raisons différentes, mais surtout car il était impossible de publier ce que j’écrivais dans ce temps là. Un écrivain qui publiait ses œuvres était par nécessité (ou par vocation de son âme) un conformiste, et cela ne correspondait pas du tout à mes rêves et mes représentations de ce qui était mal et bien, et comment un écrivain, et moi  plus particulièrement, devait vivre et travailler.

On peut parler, concernant vos jeunes années, des « tribulations d’un jeune romancier russe » quand on pense à vos petits boulots…

Oui, j’ai un passé de travail assez riche. J’ai travaillé en tant que balayeur, gardien, machiniste de scène au théâtre, responsable de l’éclairage, graveur, membre du personnel de cirque, bibliothécaire, et encore d’autres choses du même genre. Ce qui était bête, c’est que d’une part je voulais le maximum de liberté et de temps libre, et d’autre part la liberté et le sentiment de dignité au travail étaient restreints tout le temps, donc je donnais ma démission, étant à peine entré en service. En moyenne, je n’ai jamais et nulle part travaillé plus de 2 mois. Vous vous souvenez probablement comment Nabokov donnait sa démission à la banque quand son directeur lui commandait de porter une veste au lieu de son pull préféré ? Chez moi, c’était plus ou moins la même histoire.

Quand et pourquoi avez-vous quitté la Russie ? Est-ce encore douloureux aujourd’hui ? Et pourquoi avoir choisi la Belgique ?

J’ai quitté la Russie en 1992, et vous avez raison, jusqu’à ce jour j’ai de la peine ne pas vivre en Russie. La raison pour laquelle j’ai quitté la Russie est très simple : je suis marié à ma femme belge à Moscou, mais elle ne pouvait pas recevoir une carte de séjour en Russie, donc il lui fallait vivre avec un visa touristique, ce qui n’est pas simple, et en plus il faillait recevoir ce visa de manière quasi illégale, par l’intermédiaire d’amis. Je ne suis parti pour la Belgique que pour une certain période, pour que ma femme puisse chercher du travail dans une entreprise belge en Russie (ce qui lui donnerait un permis de séjour à long terme), mais elle ne trouvait pas ce travail et comme résultat, au lieu des 2 semaines que je planifiais pour rester en Belgique, j’y habite encore…

Véra est un second titre pour ce roman qui s’appelait autrefois Sergent Bertrand… racontez-nous l’histoire de ce texte.

Je l’ai imaginé à Minsk, quand je venais de quitter l’institut théâtral, mais à l’époque je ne pouvais simplement pas l’écrire. Finalement, je l’ai écrit à Moscou, quand j’étudiais à l’Institut Littéraire. Le texte était écrit très rapidement, en une fois, après quoi j’ai souffert d’insomnies pour la première fois de ma vie : je ne dormais pas pendant 8 jours (c’était une période affreuse). Après avoir écrit Sergeant Bertrand, je l’ai mis dans mon bureau au sens littéral et figuré : il n’était pas question que je le propose à une maison d’édition ou à une rédaction. Ce genre de chose ne se publiait pas. En 1991, après la première publication réussie de mon histoire « Le bourreau », (pendant une année et demie elle était le leader en ce qui concerne la quantité de lettres de lecteurs) le journal « Yunost » proposait de publier un texte de moi.  Je me souvenais de Bertrand, je le finissais, je l’ai introduit, il était accepté, et ma joie dura juste un jour, pas plus. Car le lendemain je recevais le manuscrit « rédigé », dans lequel étaient barrées tous les épisodes « risqués ». Le Président de notre institut, le Premier Ministre de la Culture de la Russie indépendante, regardait le manuscrit et me disait qu’il ne s’agissait pas d’une correction rédactionnelle, mais de censure. «Publie-le comme ils proposent, ne sois pas chaviré, oublie tout cela et écris quelque chose d’autre, tout le monde doit passer par cette phase». C’est ce que disaient tous les écrivains que je consultais pour savoir comment je devais réagir. Finalement je suis venu chez l’éditeur et j’ai dit que je refusais une publication sous une telle forme. J’ai eu de la chance parce qu’il y avait des gens à la rédaction qui voulaient publier de la nouvelle prose. Avec leur aide j’ai réussi à retourner une partie des passages biffés, mais en tout cas, je ne ressentais aucune joie pour cette publication.

Quand peut-on espérer une traduction de vos autres romans ?

Je n’en ai vraiment aucune idée, tout dépend de mon éditeur. J’espère le plus vite possible.

Quels sont vos pères fondateurs en littérature ?

Principalement des écrivains russes. En premier lieu Pouchkine, Lermontov, Gogol, Dostoïevski, Tchekhov, Bunin et Nabokov. Ces dernières années sont passées sous le signe de Pouchkine et Nabokov, pour une raison ou une autre je retourne vers leurs textes le plus souvent. En lisant Pouchkine, « les poumons des russes s’agrandissent en volume » ou quelque chose de ce genre écrivait Nabokov, et la même chose vaut pour lui-même. En lisant Nabokov les poumons s’agrandissent aussi.

Pensez-vous que la langue française soit « imperméable » aux écrivains contemporains russes, comme vous ? Pourquoi d’après vous ?

Voulez-vous dire que peu de littérature russe est traduite, surtout la littérature contemporaine? La raison est probablement en premier lieu la difficulté de la langue russe., la difficulté de la traduire correctement, et pour les maisons d’édition le coût élevé de publier de la littérature russe… C’est de notoriété publique que même les textes classiques russes sont traduits faussement, pas seulement en français, mais en d’autres langues aussi. Mais généralement je n’ai pas d’idée. Je me demande pourquoi si peu de littérature russe contemporaine est publiée et ces derniers temps j’essaie toujours de savoir la raison, mais je ne peux pas imaginer pourquoi.

Avez-vous pensé à adapter Véra au théâtre ? Il s’y prête assez…

Pas pour le théâtre, mais pour le cinéma oui, encore en Russie, où on a proposé de le porter à l’écran presque immédiatement après la parution. Mais d’abord je devais écrire un scénario pour un autre film, qu’on attendait déjà, pour lequel il y avait déjà de l’argent etc. Puis on m’a proposé d’écrire un autre scénario. Et après je me suis disputé avec le producteur qui me semblait  insincère. Et après je suis parti en Belgique. Et cela signifiait la fin de l’histoire du tournage de Sergeant Bertrand / Véra.

Si vous ne deviez conserver qu’un seul ouvrage, et brûler tous les autres, ce serait lequel ?

Si tous les habitants de notre planète me demandaient une telle chose, je garderais probablement mes oeuvres complètes et je permettrais que le reste soit brûlé. De telle manière je répondrais aux demandes des lecteurs, d‘une part,  et d’autre part je garderais pour l’humanité les trésors littéraires les plus précieux.

Je remercie une nouvelle fois Alexandre Skorobogatov pour le temps pris à la faveur de cet entretien. :)

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.