Je mange donc je suis, à propos de Vorace, d’Anne-Sylvie Sprenger

Ogresse et vorace, Clara « Grand » grossit à mesure que Frédéric, son amant, maigrit. Nourrir, n’est-ce pas le talent du sentiment d’amour ? Elle le dévore semble-t-il, et lorsqu’on se fait cette réflexion, on ne croit pas si bien penser…
Clara. C’est ELLE la vorace. Elle engloutit tout, et on aurait tôt fait de la qualifier de boulimique, cette jeune femme qui se fait vomir sitôt s’être remplie. Gare aux clichés, gare aux idées reçues : les livres d’Anne-Sylvie Sprenger n’en permettent aucun. Ses personnages sortent du commun littéraire, du commun psychologique, du commun corporel. Ils sont complexes et insaisissables. Ils permettent mille et une interprétations, attisent l’imagination, enflamment la passion littéraire.

La saleté : nouvelle tentation de l’art ou simple attirance ?

Voilà bien un sujet qui n’est pas commun. Alors que beaucoup d’auteurs, de peintres, de cinéastes s’attachent à peindre ce qui est beau, esthétique, Anne-Sylvie Sprenger fait baigner ses personnages dans la saleté. Pire : là où d’autres s’acharnent à représenter le fantasme de pureté, l’auteur de Vorace enferme son petit monde dans le fantasme de la saleté. « C’est plus facile » direz-vous ! comme de se spécialiser dans la photo floue, plutôt que dans les clichés d’art… et puisque l’art peut être flou… bref, je m’égare. Non. Fantasme de saleté ne rime pas avec facilité, mais belle et bien avec « risque de ne pas être aimé »… en tant qu’auteur ! Le sale fait peur, il éloigne : et Mlle Sprenger y niche ses créatures !

Ses personnages ont une conscience accrue de leur saleté, mais aussi de la beauté des autres. Dans Vorace, la beauté s’incarne chez ces petites filles laissant « fondre les flocons sur (leur) langue quand (elle, Clara) suçait des genoux crasseux » . (p. 43) Sa créature ne se contente pas d’évoluer dans la saleté, elle est placée en miroir d’autres filles de son espèce, qui évoluent dans la pureté absolue. C’est ce contraste qui rend finalement Clara attachante, saisissante, comme une poupée démantelée abandonnée au milieu de belles Barbies fraîches : neuves en somme. Et c’est cela : le personnage de Clara est usé par quelque chose. Ce n’est pas le temps puisqu’elle a le même âge que les autres. C’est autre chose. Dans la famille problèmes, je demande la mère !


Le rapport à la mère

Lorsque Clara « lèche » les genoux ensanglantés de ses camarades, il faut peut-être y voir une manière de manger la terre et la chair. C’est-à-dire, manger l’oeuf et la poule à la fois, le produit et sa source, et au bout du compte : soi-même et l’univers tout entier.

Lorsqu’elle était bébé, elle n’a pas pu boire sa mère, alors elle se dévore elle-même : car accusée de n’avoir pas su se servir de sa bouche pour s’abreuver au sein maternel, rendue coupable dans son innocence, Clara sucera tout, ponctionnera éternellement ce qui l’entoure : y compris son amant. Dans Sale fille, écrit plus tard, on retrouve cette ambiguïté vis-à-vis de la mère : après la douleur d’avoir épousé son corps, et ce besoin paradoxal d’amour qui n’est jamais satisfait, elle ne pourra plus jouir, à l’âge adulte, que de l’étreinte à mort. Ici, de n’avoir pas su s’abreuver au sein à temps, elle culpabilisera, et finira par tout dévorer, culpabilisant encore de l’avoir fait. Au fond, elle tentera toute sa vie de se faire aimer d’amour en rattrapant sa faute d’autrefois, repoussant par là même ceux qui seraient tenter d’aimer son corps. Mais jamais l’amour de la mère n’est remis en question : il faut à tout prix couvrir, masquer les bruits odieux qui pourraient faire tomber sa mère en disgrâce. En revanche, Clara et sa passion du sexe, c’est une histoire de père. Celui-ci lui prophétisait autrefois « Tu verras, une fois qu’on a goûté au sexe, on ne peut plus s’en passer ». C’est en quelque sorte une maladie des grands : il faudra culpabiliser de ne pas avoir pu y échapper. Il faudra « aimer coupable ». Celui-ci est davantage perçu comme une tare qu’une gourmandise. Et c’est encore une fois tout le paradoxe de ces désirs échafaudés sur de l’effroi : ça brinqueballe, c’est à deux doigts de s’effondrer, mais ça tient par la tension accrue de câbles qui s’agrippent les uns aux autres.


Les paradoxes interminables

Pour Clara, la culpabilité est en effet une affaire d’infini : on vomit d’être coupable, mais on est coupable de vomir. Et puis il y a cette phrase terrible : « Je me perds entre l’envie de fuir et le besoin de jouir ». Tiens, voudrait-elle dire que son esprit est en conflit avec son corps ? On dit de la jouissance qu’elle est l’accès au septième ciel. C’est faux. La jouissance nous rappelle au contraire que notre corps recèle de ces puissances qui peuvent inonder un être tout entier, jusqu’à son âme. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous aimons jouir. Et c’est ce qui nous rappelle que notre corps est là. Le plaisir et la douleur nous rappellent la présence de notre enveloppe. Or, la fuite est un besoin de l’esprit, qui lui, ne peut entraîner le corps. Voici donc l’exacte illustration du corps et de l’esprit en conflit. Qu’est-ce qui pourrait bien représenter davantage ce combat de l’amour et de la faim (à part le dernier roman de Stéphanie Hochet) mieux que le conflit existant entre la jouissance et la fuite ? Le vide et le plein ? Car l’amour et la faim peuvent l’un et l’autre faire souffrir également le corps et l’âme.

Mais il semble que ce soit plus compliqué encore… car en tant que lecteur, on cherche à tout prix à se raccrocher au rationnel. Anne-Sylvie Sprenger n’a cependant pas son pareil pour brouiller les pistes. Preuve en est ce passage aussi absurde qu’effrayant où la jeune femme communie seule, dans la pénombre, son âme tendue vers Dieu, sa main droite tenant la lumière, son corps débordant partout de sa robe blanche – il semble ici que ce soit davantage le corps qui habille la robe que l’inverse – , son estomac tendue vers l’hostie qu’elle tient dans la main gauche. N’est-ce pas terrible d’imaginer tout ce corps tendu et débordant vers toutes les envies à la fois ?

Le pire, c’est qu’elle déborde et ne se voit pas. Ne PEUT se voir.

Frédéric  (l’amant) et la clause de non concurrence dans la douleur

« Frédéric ignore mon désarroi ». Voilà ce que déclare Clara en voyant son compagnon reclus dans l’anorexie, fuyant le frigo alors qu’elle-même l’engloutirait bien tout entier, avec bacs et tuyaux. Pourtant, le lecteur connaît tout du désarroi de Clara, mais rien de celui de son ascétique amant. Et ce n’est pas elle qui se donne la mort, c’est lui.

Que devient-il, cet ascétique amant, dans tout cela ? Rien. Il s’efface, puisqu’il n’est bientôt plus visible. Ne plus s’alimenter, c’est caresser l’espoir d’une transparence lucide, c’est rêver d’invisibilité, d’effacement du corps, de concentration de l’esprit. C’est rendre l’amour moins fort que la mort. Ne plus se nourrir, c’est tenter de se cacher derrière le translucide. C’est la tentative mystique  d’atteindre l’impossible. Et si l’on dit souvent que rien n’est impossible, alors attendre l’impossible, c’est peut-être atteindre ce rien, ce néant du dedans comme du dehors, cet état d’être à la fois vide et rempli du vide.

En cela Frédéric et Clara se ressemblent, de manière inattendue. Car quand l’un veut absorber le rien, le vide, l’autre absorbe tout et même… jusqu’à Dieu. Car la sainte hostie est le Christ, et la scène de la communion fait de Clara ce long python vorace qui engloutirait Dieu et donc, à la fois le tout et le rien, le vaste et le néant.

Clara, par ailleurs, se trompe de combat : elle voudrait qu’on voit son désarroi, mais ce n’est pas en se gavant qu’on la verra davantage. Pourtant, le talent d’Anne-Sylvie Sprenger dans ce roman, c’est de rendre Clara de plus en plus présente (certes, c’est le narrateur) et Frédéric de plus en plus absent… jusqu’à le faire disparaître ! Si Anne-Sylvie Sprenger voulait illustrer le parfait couple d’anorexique-boulimique, ou plus simplement, le théorème des vases communiquant, c’est très réussi !


L’enfant est un filtre qui s’ignore.

L’enfant est un filtre, et il a bonne mémoire. Et souvent les problèmes de bouffe ont pour origine la mère ou le sexe, ou bien les deux. La femme Clara se souvient toujours, et même trop souvent, d’avoir été prise comme une passoire étant petite. Comme dans Sale fille, le souvenir des premiers contacts avec le sexe se mélangent et évoquent à la fois crainte, douleur et plaisir. Or, il n’y a pas de plaisir sale sans culpabilité.

Vorace est donc l’histoire d’un corps creux, trop creux, qu’il faut reboucher, colmater. Ce qui devient beau par la mystique et la pureté chez l’autre, ces espaces vides « entourés » de côtes que l’on compte, est laid chez soi et devient source de honte. Le vide de l’autre devient la possibilité d’un nid, le vide de soi devient l’invasion possible pour autrui. Voici l’étrange paradoxe qui unit ces deux amants : l’un veut se cacher et ne réussit qu’à mettre sa carcasse à jour, l’autre veut montrer son âme et ne réussit qu’à éparpiller ses chairs.

Il faut colmater et absorber pour boucher, plâtrer, et enduire. Faire « pendre le ventre sur le sexe » afin de le cacher aux autres, le garder pour soi. Faire apparaître des bosses plutôt que des creux, quitte à éprouver ensuite une honte de ses propres actes, véritablement méritée celle-ci (la honte), qui du coup, masquera la honte des actes de l’autre.

Autant souffrir par sa propre main : c’est plus durable, mais donc finalement plus vivable. Le souvenir de la douleur est finalement plus douloureux que son instant.


Le sauveur : L’art et la représentation

Clara éprouve bientôt le besoin d’avoir un double neuf, et elle pose comme modèle. Elle dit alors « Dans le secret de cet atelier, je suis vivante. Je n’ai plus besoin de m’ensevelir. Dans le secret de cet atelier, j’oublie Dieu. Quel répit. »

Elle oublie Dieu et prend pleinement possession de sa vie alors même qu’elle se déleste un peu d’elle-même, en souhaitant d’elle une copie. Dans la peinture elle assume son corps, car comme elle ne se reconnait pas pleinement, elle peut s’aimer. Aimer la femme qu’elle voit en oubliant que c’est elle. S’aimer s’assumant, en somme.

Voilà donc à quoi servirait l’art ? A esthétiser ce qui ne peut l’être, à se voir mieux que ce que nous sommes. Clara se voyant un peu comme Sappho au coucher… En tout cas, l’art d’Anne-Sylvie Sprenger est maîtrisé. Et c’est rare.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.