Je ne connais pas ma force, Stéphanie Hochet

Cette première lecture de Stéphanie Hochet est une belle découverte. Le personnage de Karl se situe loin des clichés d’adolescence banale. Le fait qu’il fut atteint d’un cancer laissait craindre un certain pathétique romanesque mais il n’en est rien. Le plus cruel, dans le roman, n’est pas le mal, mais le personnage lui-même. « Combattre le mal par le mal ».
C’est d’abord par le verbe que Karl entend dominer ses pairs. Puisant dans leurs faiblesses pour les asservir, les séduire, puis les mettre à sa merci, Karl se prête très habilement au jeu de la torture des mots. Finalement, c’est allongé, malade, soumis aux traitements qu’il se révèle le plus dans son caractère dominant. C’est alors une découverte enrichissante pour lui, qui l’amènera à vite se lasser des proies les plus faciles. Un soumis n’éveille plus le désir. Par conséquent, il se tourne vers des proies plus tenaces, plus belles aussi.. et surtout plus morbides.
Sa tumeur fait de lui l’élu : c’est chez lui qu’elle s’est installée, et chez personne d’autre. Toute la cruauté de son jeune âge est exhacerbée par cette conscience/inconscience du monde qui l’entoure. Encore une histoire d’adolescent/Dieu ? Non ! Bien mieux que cela. Karl avoue volontiers et volontairement sa passion pour le nazisme, les guerres, et l’extermination. A travers ce goût de l’horreur, ce que Karl exprime avant tout, c’est le désir d’être craint. Plus que tout l’horreur fait peur, est en marge, est différent, et effraie inmanquablement. N’est-ce pas le privilège du marginal que de faire peur à la norme ?
Tant que le verbe est présent, que la parole s’active, alors l’acte semble impossible. Dans le silence, la barbarie s’offre à la nuit. Voilà comment on pourrait résumer l’évolution de cet être qui après avoir tant séduit par son verbe se transforme volontairement en marbre silencieux, se prêtant à une anorexie verbale des plus redoutables.
Au fond, la force de Karl, c’est la fantasmagorie. Celle-ci, même morbide et machiavélique, le sauve de son malheur. Comme le dit Nancy Huston, dans L’espèce fabulatrice (page 128) : « Les fariboles sont précieuses, miraculeuses. Elles nous permettent, les yeux fixés sur l’idéal, de tenir le coup dans l’adversité. ».Quelle joie d’avoir lu ces deux livres en même temps ! Magie de la littérature s’auto-illustrant comme un miroir magique !

Enfin, je dois saluer l’écriture de Stéphanie Hochet. Outre quelques belles références, vous trouverez dans ce livre des petites perles de réflexions, servies par une écriture très soignée. Comme Karl, le style de ce roman est hargneux mais s’inscrit toujours dans une rigueur qui fait plaisir à lire dans le lot des jeunesses littéraires.

 

Son site : http://stephaniehochet.net/

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.