Printemps, été, automne, hiver.. et Printemps : Kim Ki-Duk

La lenteur initiatique, vue par Kim Ki-Duk 

Voilà un bien joli titre pour nommer ce qu’est la vie d’un homme, poussé dans la vie par d’autres hommes avant lui, qui plus tard devra à son tour ériger chez l’autre vertu et sagesse.

Maître et jeune disciple vivent sur une maison flottante, au milieu d’un lac. Le lac est cerné par les montagnes. Dans cette immensité sans bornes, où le corps peut se vanter d’avoir toutes les libertés, il est pourtant interdit de passer ailleurs que par les portes, érigées là au milieu de nulle part, c’est à dire au milieu d’une pièce épurée où de cette gigantesque nature bienveillante.
Les deux personnages sont bouddhistes, et entre deux prières accordé à cette statue de pierre qui surveille tout de son regard pourtant fermé, le plus vieux apprend au plus jeune les règles fondamentales de la vie, de l’humain, et de la mort. C’est pour cette raison que l’homme ne doit pas s’écarter du chemin et s’attacher à franchir les épreuves en ouvrant, puis refermant proprement les portes. Ce n’est pas parce que la terre est vaste qu’elle nous appartient : sachons prendre les chemins qu’elle a laissé pour nous comme autant de sentiers aménagés pour justement préserver les alentours du pas présomptueux de l’homme. S’écarter du passage, c’est s’engager dans l’interdit, et risquer de tout détruire.

Le printemps, c’est l’éveil : celui de la nature, et celui de l’homme. Quel choc alors lorsque celui de l’homme tend plutôt à détruire celui de la nature ! « Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse » semble vouloir faire comprendre le vieux maître à son disciple. Car même à son plus jeune âge, l’homme, dans son désir de tout maîtriser, risque à tout moment de détruire. L’enfant est alors un jeune chiot qui n’a de cesse de japper, dévorer, dompter.

Vient ensuite l’été, la saison la plus dangereuse. Tout y est beau, mais pourtant à l’orée de son déclin. C’est la saison des passions, et la passion est  dangereuse. Les portes sont ignorées, le monde s’offre, la femme également… Le désir de dompter devient désir de possession. Et « la possession, prévient le vieil homme, mène au meurtre ». C’est la saison du coq noir, qui n’a de cesse de vouloir crier son désir, montrer sa virilité.

L’automne est la saison transitoire par excellence. La nature se maquille pour mieux mourir, elle se pare de ses plus belles couleurs, pour mieux se faire attendre ensuite. Les feuilles deviennent rouges, et la passion éclate : la prophétie risque de se réaliser…

Un chat est là cependant, qui de son pelage blanc – car ici le noir doit devenir blanc, l’oscur retourner à la pureté – écrira le chemin de l’apaisement à l’encre noire. Ce chemin cette fois, il faudra le suivre et même l’inscrire, le graver. La nature fournira ensuite les couleurs nécessaires, les paillettes, les atours de la rédemption et de la paix.

Ainsi passent les saisons, et l’homme se construit, commet des fautes, et les portes comme une pierre sur son coeur.
Vient le moment pour le maître de passer le flambeau : torche vivante, le vieil homme choisit lui-même le moment où il n’a plus rien à transmettre pour disparaître, se fermer symboliquement, refermer toutes les portes de son âme. Il sait que plus tard, en hiver, lorsque la nature sera momentanément froide et stérile, comme le serpent, un autre homme viendra.

Celui qui porte la pierre sur son coeur, s’il veut acquérir sagesse et vertu, devra élever sa faute, porter son fardeau au point le plus culminant du monde. Celle-ci, représentée symboliquement par un bouddha de pierre, regardera le monde, fera peser cet oeil vigilant pour rappeler aux hommes qu’elle les menace à chaque instant.

Les symboles, on le voit, sont une sorte d’obsession chez Kim Ki-Duk, réalisateur Coréen dont le talent ne connaît pas d’égale tant sa manière de peindre les hommes, et leur relation avec nature – remarquablement filmée – est époustouflante. Il choisit la lenteur, paradoxalement, car la sagesse, loin de s’obtenir en quatre saisons, réclame toute une vie… mais… voilà déjà le printemps qui revient, et avec lui un autre petit homme, qui commettra sans doute les mêmes fautes puisque l’homme est lent, comme la tortue…

… on le comprend alors : la sagesse et la vertu ne se transmettent pas aisément. L’individu se construit, quoiqu’on fasse, toujours seul.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.