L’apocalypse maternelle

A propos de
L’apocalypse selon Embrun
de Stéphanie Hochet
(Prix Lilas 2009 pour Combat de l’amour et de la faim, chez Fayard)

« Maman, maman ? Dis-moi qui t’inspire le plus souffrance et peur ? »

Kafka nous avait jadis raconté l’histoire d’une Métamorphose peu ordinaire, celle d’un homme qui se transforme en énorme cafard. Il était question à l’époque d’une transformation aussi improbable  qu’inopportune. Souvenez-vous que Grégor, soudain devenu une énorme blatte, n’était plus alors considéré par sa famille comme le fils ou le frère bien aimé. Mis à l’écart, déshumanisé, incapable par ailleurs d’exprimer ce sentiment d’amour qu’il persistait à conserver à l’égard de ses proches, Grégor finissait ses jours seul, désemparé, au fond d’une pièce vidée, chassé à coup de balais par les siens. Jamais il n’a voulu de mal à son entourage, et, si lui s’est métamorphosé, c’est bien en sa disparition dans leur coeur que ses proches vont trouver le courage, l’égoïsme aussi, de vivre pour eux, et par eux-même, subvenant aux besoins de la maison sans les revenus de Grégor. Il s’agissait donc d’une double métamorphose, en somme, l’une étant nécessaire à l’autre. Stéphanie Hochet revisite l’argument à sa manière. Voici.

Tout commence un peu comme un conte, sauf que l’issue n’est pas  « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Ici, c’est plutôt comme dans le texte de Doris Lessing, Le cinquième Enfant : « Ils vécurent heureux, jusqu’au jour où ils eurent un enfant… ». Cet enfant d’Albert et Anne, c’est Embrun. Joli prénom pour un petit brin d’enfant. On pourrait souhaiter pouvoir à l’avenir lui attribuer la définition de l’embrun :  « Poussière d’eau enlevée par le vent à la crête des vagues ou formée par les vagues qui se brisent ». Seulement voilà, le personnage de Stéphanie Hochet, cette petite fille noiraude dont l’aura figure  les effluves vaporisant mollement une atmosphère angoissante, est plutôt la poussière à laquelle le vent se heurte, et loin d’être une gouttelette, c’est LE rocher sur lequel tout le monde se brise.

La fillette ne devient pas ce cancrelat dans la peau duquel elle aimerait tant se glisser ; elle ne se métamorphose pas non plus en jeune fille, qui s’apprêterait vaillamment à traverser les âges de la femme. Contrairement à Grégor, elle se sent proche des insectes, et semble en avoir toute les pensées. Elle aspire, elle, à cette faille d’où elle pourrait observer de son oeil noir les plus secrètes pensées de son entourage. Mais voyons, comment est perçue la fillette par les autres personnages ?

Embrun, avant d’être un être humain, est une présence. Non au sens où nous l’entendons généralement, comme on dirait de quelqu’un que sa présence est nécessaire, bénéfique, rassurante. Celle d’Embrun est encore l’exact inverse : être à côté d’elle suscite effroi, méfiance et douleur. C’est un animal qui sent davantage qu’il ne respire. C’est une chose qui observe d’un œil acéré, plus qu’elle ne contemple. C’est Mercredi Adams, en beaucoup moins drôle, beaucoup plus inquiétant encore.

En lui donnant naissance, Anne n’a pas créé une nouvelle génération d’humain. Elle a expulsé un mal. Elle a expulsé une partie d’elle-même et mis à jour ce qu’il y a de plus repoussant en elle. Elle a accouché du mal qu’elle était capable de contenir ; et alors que l’enfant ne semble jamais grandir, c’est Anne, la mère, qui va subir des transformations. C’est elle qui la première aura besoin de couper le cordon. C’est elle, Anne, qui en devenant mère s’émancipera.

C’est un monde bien étrange que Stéphanie Hochet nous présente là. Un monde noir où la méchanceté, mieux que gratuite, est naturelle. Où l’irrationnel se respire plus couramment que l’air. Ce serait presque un conte noir, mais plus on lit, plus on y repense après la lecture, plus on y croit. Dur comme le fer, ce roman d’une qualité rare entraîne le lecteur dans un monde border line. L’apocalypse selon Embrun est le troisième roman de Stéphanie Hochet qui, à 29 ans, avait déjà une excellente maîtrise de la narration, et le courage de présenter au public un personnage peu aimable. Embrun fait peur, elle met mal à l’aise, et c’est un talent rare que de savoir créer de telles figures en littérature.

Son site : http://stephaniehochet.net/

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.