Sale fille, Anne-Sylvie Sprenger

Présentation de l’éditeur
Douce, modeste, sans beauté, Julie est amoureuse. D’une jeune femme dont elle rêve d’être la victime. Petite bonne auprès de vieilles dames qu’elle adore, elle les accompagne jusqu’à la mort avec une tendresse presque insoutenable. Cohabitant tour à tour avec son immense désir d’amour et ses révoltes d’enfant bafouée, elle erre sur les chemins vicinaux, de souvenirs obsédants en meurtres expiatoires…

Biographie de l’auteur
Anne-Sylvie Sprenger a trente ans. Sale fille est son deuxième roman, plus subversif encore que Vorace, paru chez Fayard en janvier 2007. Elle aime agacer la somnolence morale par la peinture brève et impressionniste de figures douces et amères flirtant avec la mort, dans le cadre humide et froid de la Suisse romande.

Julie a perdu sa mère il y a peu de temps. A sa suite, sa grand-mère a fait une attaque cérébrale qui la laisse amoindrie. Dans un même temps, la jeune femme est soudain prise du besoin d’abréger les souffrances des gens qu’elle aime. A moins que ce ne soit là un acte plus égoïste, visant à supprimer son propre calvaire ?

Elle commence par un petit oiseau, malmené par un chat. Il faut vite abréger son agonie, mais qui pourrait faire cela, à part Julie ? L’acte est accompli de manière froide et sévère. Le dégoût est retourné en une sorte de plaisir (incompris d’ailleurs) anéantissant d’emblée toute culpabilité, tout remords. L’état dans lequel ses démarches la laissent va devoir être exploré, mais pour cela, il faut recommencer l’acte, à la recherche de la première jouissance : assassiner encore pour ressentir à nouveau cet état incompréhensible. Autrement dit, au lieu de provoquer la tourmente mentale, le meurtre procure un bien salvateur à tous les sens du corps. D’ordinaire, lorsqu’on parle de maladie psychologique, on soigne le mal du corps par l’esprit. Julie fait l’exact inverse.

Ce n’est pas un acte de torture qu’accomplit Julie lorsqu’elle tue. Car la torture, elle se la réserve à elle-seule, comme pour se punir d’ailleurs d’avoir éprouvé un jour un plaisir charnel. Lorsqu’elle tue, ce qu’elle ressent est-il autre chose que du plaisir ? Elle ne le sait pas elle-même. Mais que c’est culpabilisant d’avoir épousé le corps de sa propre mère ! Que cette intimité est douloureuse à l’âme lorsqu’elle est une jouissance pour le corps ! Julie opère une barbarie glacée. Elle semble dire à toutes les femmes qui l’entourent ou croisent sa route : tu ne me veux plus, meurs. Tu n’assumes pas ? Meurs. Tu ne veux pas m’aimer ? Meurs. Tu as mal ? Meurs. A elle-même, elle adresse un ordre ultime et invariable : corps, tu as du plaisir ? souffre.

Le personnage d’Anne-Sylvie Sprenger est total et veut tout : l’amour des gens qui ne veulent que son corps, le corps des gens qui ne lui donnent que de l’amour, la mort des gens qui souhaitent simplement vivre, et pour lesquels elle est inutile, voire terrifiante.

Comment créer un tel personnage sans faire de son coffret, le roman, une chose-monstre où l’écriture permet tout ? Anne-Sylvie Sprenger explore le crime d’amour sous une autre forme, en créant un personnage inédit et fort, bravant les interdits de la bonne pensée romanesque. L’écriture est dure, féroce, assez visuelle et presque toujours choquante.

C’est un hymne à la possession, où l’acte d’amour devient systématiquement un art de la mise à mort. A moins que tout ceci n’ait été inventé et fanstamé par Julie ? Le doute persiste, et la frontière entre le roman et le fantasme, aussi sales l’un que l’autre, est trop fine et intelligente pour qu’on éprouve l’envie d’aller se frotter à elle, pour l’interroger.

Qu’importe ! Dans les deux cas, le personnage provoque l’inquiétude… il s’introduit dans l’esprit du lecteur comme une vieille connaissance qui souhaite encore se quereller avec la mémoire de l’enfance.

Cet auteur trop peu connu encore, qui n’a publié que deux romans chez Fayard, et qui vit en Suisse, doit être lue absolument : son écriture déjà très bien maîtrisée et conséquente, bien que synthétique, est la promesse d’un bel avenir dans la littérature.

Intéressez-vous à Anne-Sylvie Sprenger comme à une enfant terrible de la littérature contemporaine, une petite fille dont l’écriture a des allures de future grande dame, qui donne son renouveau aux lettres du jour.

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.