Un juif pour l’exemple, de Jacques Chessex

© Philippe Maeder | Jacques Chessex, l'écrivain

{Présentation de l’éditeur : Nous sommes en 1942: l’Europe est à feu et à sang, la Suisse est travaillée de sombres influences. A Payerne, rurale, cossue, ville de charcutiers « confite dans la vanité et le saindoux », le chômage aiguise les rancœurs et la haine ancestrale du Juif. Autour d’un « gauleiter » local, le garagiste Fernand Ischi, sorti d’une opérette rhénane, et d’un pasteur sans paroisse, proche de la légation nazie à Berne, le pasteur Lugrin, s’organise un complot de revanchards au front bas, d’oisifs que fascine la virilité germanique. Ils veulent du sang. Une victime expiatoire. Ce sera Arthur Bloch, marchand de bestiaux A la suite du Vampire de Ropraz, c’est un autre roman, splendide d’exactitude et de description, d’atmosphère et de secret, que Jacques Chessex nous donne. Les assassins sont dans la ville.

Biographie de l’auteur
Jacques Chessex. Né en 1934 à Payerne, Jacques Chessex avait huit ans quand les faits relatés dans ce livre ont eu lieu. Prix Goncourt en 1973 pour L’Ogre, il est l’auteur, entre autres, de Monsieur (2001), L’économie du ciel (2003), Le Vampire de Ropraz (2007), Pardon mère (2008).}

J’ai lu cet ouvrage avant le précédent, Le Vampire de Ropraz. Nul doute que c’est bien Un Juif pour l’exemple qui m’a incitée à lire d’autres livres de Jacques Chessex. Cependant, sans nul doute, je pense avoir trouvé Le Vampire bien meilleur. Pour quelle raison ? Sans doute parce que je sens l’écriture de Monsieur Chessex moins fluide, moins « à l’aise »… Mais oui. Le sujet bien sûr. Ce ne peut être qu’à cause du sujet. Car il ne fait aucun doute non plus que le lecteur n’est pas du tout à son aise en lisant l’histoire de Arthur Bloch, tué pour l’exemple en avril 1942, parce qu’il était juif. Dans ce cas.. non, ce n’est pas qu’il est moins bon que le précédent : c’est qu’il est plus dur psychologiquement. Nous sommes à l’heure où la déportation des juifs européens vient tout fraichement d’être mise au point dans la capitale allemande (le 20 janvier 1942). C’est l’année de tous les carnages, et les partisans du Reich, pour se faire remarquer, donnent de leur… pire.

Comment donc relever le défi que m’impose le besoin de parler de cet ouvrage, pour inciter à le lire bien sûr, alors qu’il est à la fois difficile pour l’auteur de l’écrire, pour le lecteur de le recevoir…
C’est que, voyez-vous, ce livre parle d’une destruction. Ceci n’est pas un fait divers, et il n’y a pas de joyeux jingle pour annoncer la pub après l’annonce. D’autant que le livre, lui, est plus long que l’annonce, et pourtant d’une précision synthétique époustouflante. Cent-trois pages cinglantes au total, car il faut « évoluer avec son temps, et celui d’aujourd’hui exige d’être synthétique » dit en substance l’auteur. Cependant, si le livre est court… que l’abomination est longue à passer, dure à avaler, impossible à digérer…

Encore une fois, l’auteur trempe ses mains dans le sang, et si c’était avec les crocs dans l’avant-dernier livre, cette fois il s’agit de la plume bien sûr, trempée dans le sang de la mémoire. Pas d’imposture, il a bien été contemporain et voisin de cet horrible sacage, en 1942. Si la France a participé à l’épouvantable nuit du Vel d’hiv, la Suisse elle, n’a rien vu venir semble-t-il de ce meurtre préparé par une poignée d’imbéciles sanguinaires, pour plaire à Hitler.

Jacques Chessex, avec ce roman-qui-n’en-est-pas-un, se fait le boucher de l’histoire des bouchers. Il décortique, hache et dépèce les gestes des assassins nazis jusqu’à la moindre artère résistante, jusqu’au moindre moignon récalcitrant. Au moment où les meurtriers trempent leurs mains dans le sang de la pauvre victime, il est impossible de ne pas remarquer la froideur des uns, la détresse de tous les autres. Car ce que pointe Jacques Chessex, c’est la passion animale avec laquelle les hommes découpent d’autres hommes comme des animaux. C’est « l’exemple » horrible par lequel des hommes se proclament supérieurs au regard d’autres hommes, inférieurs. C’est cette capacité des hommes à pouvoir se comporter comme des bêtes pour pouvoir demeurer les seuls hommes. C’est cette aberration qui revient sans cesse et souille le monde entier, d’hier à aujourd’hui, d’aujourd’hui à demain, tout cela dans la froideur la plus conservatrice : car dans toute cette histoire, il n’y aura jamais eu aucun repentir, aucun regret. Juste la froideur, et sa volonté d’extermination grave, terroriste. Combien d’hommes sont encore embusqués aujourd’hui, prêts à agir de la sorte avec leur prochain, sous prétexte qu’ils se sentent investis d’une mission de « nettoyage du monde » ?

Avec ce texte, Jacques Chessex offre le pendant de ce qu’il donnait à voir dans le précédent ouvrage : après avoir étudié minutieusement les travers et les peurs de la société du début du XXème siècle, celle toujours prête à culpabiliser le premier venu pour se laver de ses peurs, il décortique ici la monstruosité des hommes qui prétendent être supérieurs aux autres, quitte, pour le prouver, à leur inventer des différences. Qu’il serait bon de voir une aussi belle plume étudier les barbares d’aujourd’hui…

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.