Mort et vie de Lili Riviera, de Carole Zalberg

Une fiction nous dit-elle. Dans Mort et Vie de Lili Riviera, tout n’est qu’invention sauf la plastique, et donc, le faux. Et pourtant. Le personnage dont elle nous tisse la vie est bien réel, lui. Lili Riviera ou Lolo Ferrari, la femme devenue objet à force d’envies, et de dégoût, aussi. Avant d’accueillir tout le Mordor contre ses seins gigantesques, et de se réfugier dans cette aliénation pour échapper à la véritable folie, la petite Lili a bien sûr été une petite fille comme les autres. D’une mère peu attentive et d’un père s’enfuyant peu à peu et de plus en plus dans ses fantasmes sexuels, Lili a le don pour se lier d’amitié et d’amour à des hommes qu’elle perdra, ou qui la perdront. La rencontre heureuse n’existe pas pour les gens perdus d’avance. Jamais contente d’elle même, toujours prête à détester son physique, Lili se détruira davantage. Elle part dans une course folle aux déguisements, une course effrénée dont le plaisir est l’anesthésie. C’est tout son corps qu’elle va faire plastifier, et plastiquer aussi, car elle en explosera de chagrin. C’est ce chagrin en silicone qui finira par la faire vomir, c’est toute cette abondance de faux dont elle se sera entourée qui la fera expirer. C’est l’histoire d’une jeune fille qui tourne mal, à force de se détester, et de ne pas se sentir assez aimée. Une petite fille comme les autres qui part à la conquête du sommeil et des absences au monde. C’est l’histoire d’une fille qui devient très tôt le commerce des hommes, l’objet marketing qu’on s’échange, qu’on teste, qu’on jette, qu’on reprend et qu’on blâme à outrance. Commerce de sexe, commerce de violence, commerce chirurgical, Lili est le royaume du test, et tout le monde y pénètre. Le père finit bien sûr par aller vivre ses fantasmes ailleurs, la mère par regretter de ne pas avoir choyé sa fille, et le monde tourne la page sur cet objet encombrant et pitoyable qu’était devenue Lili Riviera.

Avec Mort et vie de Lili Riviera Carole Zalberg réussit le tour de force d’écrire un roman vrai avec une très belle fiction. C’est un conte de fées maudit où la fée, réelle elle, est perdante d’un bout à l’autre. Quoi de plus vraisemblable que cette descente aux enfers, orchestrée par la société elle-même, celle du X et de ses méandres diaboliques. Quoi de plus véritable que ce récit terriblement actuel sur le mode de vie des gens qui se vendent et achètent ce qui ne devrait pas être commercialisable ? Au bout du compte, c’est la mort qui gagne. Mais ici, Carole Zalberg donne bien vie à un personnage fabuleux.

Plus encore, elle fait participer le lecteur à son œuvre. Car au delà du personnage et de son histoire, elle instaure une atmosphère troublante entre les mains de celui qui caresse le livre. Ce qu’on lit, ce n’est pas simplement la vie de Lili, c’est la vie d’un personnage oublié  de tous et toutes, qui revit sous nos yeux, qui nous trouble, nous touche au plus profond. Carole Zalberg donne vie à l’absurde, à un absurde que tout le monde connaît sans y toucher, et qui palpite entre nos mains. Elle donne à cet absurde l’once de raison qui suffit à rendre son personnage humain, alors même que Lili court vers la monstruosité absolue.

Et si Carole Zalberg avait eu l’intuition la plus juste ? Et si Lili Riviera c’était Lolo Ferrari ? On a envie d’y croire.

Vie et Mort de Lili Riviera, Carole Zalberg, Editions Phébus, 157 p., 12 €

Et désormais chez Actes Sud dans la collection Babel Poche !

© Article paru dans le Journal de la Culture n°16  le 18 juillet 2005

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.