Anne-Sylvie Sprenger : le pire au service du meilleur

Entretien avec Anne-Sylvie Sprenger

à l’occasion de la sortie de

La veuve du Christ

Editions Fayard

Anne-Sylvie Sprenger semble avoir un goût particulier pour les romans extrêmes. Non qu’ils fassent peur ou soient douloureux pour le lecteur, mais ils s’intéressent particulièrement à des caractères vivant l’horreur. Selon l’auteur, la littérature pourrait servir à transformer l’horreur en oeuvre d’art. C’est un point de vue qu’elle a bien voulu éclairer avec nous. Rencontre avec un auteur fort sympathique.

Pourquoi avoir choisi ce fait divers pour thème de votre livre ?

Les liens entre bourreau et victime ont toujours été au cœur de mes romans, et plus précisément dans mon précédent, «Sale fille» où je tentais de comprendre le lien ô combien difficile et perturbant qui unit une enfant abusée à son parent abuseur. Je suis convaincue qu’entre ces deux entités, la victime et le bourreau – terminologies qui ne valent jamais dans l’absolu – se jouent des rapports de forces, mais aussi d’attachement, beaucoup plus complexes qu’on ne l’imagine. Si je me suis inspirée de l’histoire de Natascha Kampusch, c’est parce qu’elle était pour moi la plus emblématique de ce fameux «syndrome de Stockholm», qui veut que la victime, pour supporter l’intolérable, commence à nourrir des liens affectifs pour son bourreau. C’est ce mécanisme de défense qui m’a interpellée. Cette façon de transcender l’horreur par l’illusion de l’amour. N’est-ce pas ce que fait l’écrivain quand il sublime les enfers par l’illusion esthétique?

Sublimer les enfers, ou transformer l’horreur en oeuvre d’art ? Pensez-vous qu’il s’agit là d’un des rôles de la littérature ?

J’en suis convaincue ! La littérature permet de mettre à distance, de voir avec un autre regard ce qui nous horrifie ou nous attriste dans la vie. Si la littérature, l’art en général, ne nous prépare pas au réel, qu’est-ce qui nous fortifiera pour quand ce réel se fera trop dur et trop violent ? La littérature, l’art, c’est aussi une sorte de communion entre les êtres. Oui, nous vivons dans un monde âpre, oui, nous connaissons des enfers, mais l’art nous montre que nous ne sommes pas seuls avec ces émotions. La littérature rassemble les souffrances solitaires. Et la solitude évacuée, on se sent tout de suite plus fort. Du moins, c’est ma conviction personnelle, et ce que je recherche dans les œuvres d’art, que cela soit au cinéma, au théâtre ou dans les livres.

La frontière entre le bien et le mal n’existe plus. Le bourreau devient une victime, la victime sacralise son bourreau. Pourquoi ?

Parce que tout n’est jamais si simple. Et parce que je suis convaincue que ces termes ne valent jamais dans l’absolu. Si Lena devient d’une certaine façon le bourreau de son kidnappeur, c’est dans sa volonté farouche de lui faire dépasser ses propres faiblesses. Lena veut vivre, malgré son enfermement, une vraie existence. Elle exige de lui qui l’a séquestrée qu’il trouve le courage d’assumer cet amour en le vivant pleinement. Mais Victor n’en a pas la force, empêtré qu’il est dans ses propres obsessions coupables. A travers les relations intimes, Lena reprend du pouvoir. Elle ne cherche pas à devenir le bourreau de son bourreau, elle se révèle juste outrageusement forte, pleine de ce mystérieux instinct de survie, ce qui ne fait que renvoyer davantage Victor à ses faiblesses et sa propre incapacité à vivre normalement.

Dans votre texte, perversité et adoration de Dieu sont étroitement liées, et forment ensemble un lieu de lutte éternelle dans le coeur des personnages.. comme si ils étaient en quête d’une compatibilité des deux notions. A moins que ce ne soit l’amour du sexe la véritable représentation de la perversité chez le croyant ?

Si je suis convaincue dans l’existence conjointe de la perversité et de la recherche de pureté dans tous les cœurs, je n’ai pas l’impression qu’il y a ait une vraie perversité dans ce roman. Pour moi, ces deux personnages sont dans la recherche de la pureté: pureté religieuse pour Victor, pureté des sentiments pour Lena. J’ai voulu faire de cette histoire une réelle histoire d’amour, dans un contexte totalement inacceptable. Je suis convaincue que dans bien des cas, la perversité est dans l’œil de celui qui juge. Il y a des choses que l’on ne peut pas comprendre de l’extérieur. Des raisons d’aimer insoupçonnées, et souvent insoupçonnables. Et je crois que c’est le grand défi de tout être humain : accepter que l’incompréhensible existe.

Il semble que vous dépassiez la mystique même, repoussant à chaque page les limites de cette notion. Pourtant, le commun des lecteurs pourrait vous accuser d’avoir surfé sur la vague de faits divers chahutant l’Eglise depuis quelque temps. En avez-vous peur ?

Ce que j’avais envie de faire, dans ce roman, c’était de confronter deux visions du christianisme. Il y a la vision déprimée de Victor, celle qui est restée figée sur Golgotha. C’est la coupable, la terrifiée. Et puis il y a la vision de Lena, celle qui voit jusqu’à la Résurrection, et qui a donc accès au rachat. Loin des dogmes, Lena voit plus clair. Elle ressent cette présence et cet amour divin, dans lequel elle s’abandonne. Et elle peut alors l’affirmer, en toute simplicité:  «Dieu nous aime, Victor, Dieu nous aime.»

Quant à savoir si j’ai peur d’être mal comprise, je sais que le serai par certaines personnes. C’est inévitable, le sujet est aujourd’hui si délicat. Ça aussi, quand on écrit, on doit l’accepter.

Vos trois romans forment une oeuvre atypique forte. Ils offrent quelque chose de cru, donnent à voir des mécanismes de pensée torturés, et peuvent être parfois violents psychologiquement. Comment expliquez-vous cette tendance ? N’avez-vous pas l’impression, en écrivant, que vous êtes en perpétuelle recherche ?

Oui, je suis en perpétuelle recherche. J’essaie de comprendre ce monde dans lequel on vit et qui me laisse bien souvent sans voix. Alors, avec mes petits mots, mes fables noires, je mène mon enquête. J’essaie en particulier de comprendre ce qui fait qu’une personne – «bonne», «normale», choisissez le terme qui vous convient – puisse commettre des actes horribles. Je ne crois pas à l’existence de «monstres», ou d’être pires (ou meilleurs) que d’autres. Je crois que l’on peut tous, un jour ou l’autre, basculer dans le mal et commettre des actions impardonnables. C’est ce moment précis du basculement que j’essaie de saisir dans mes romans en tentant de regarder un peu ce qui se cache derrière, en amont de ces carrefours de vie. A l’inverse, la question de la rédemption m’interpelle aussi. Qu’est-ce qui fait, qu’à un moment donné, on se relève et on sauve sa dignité ? Ces questions me donnent le vertige.

Tout cela, c’est de la littérature n’est-ce pas ? Je suis certaine que vous n’êtes pas du tout concernée (dans la vie) par les sujets qui vous fascinent… Pouvez-vous nous rassurer sur ce point ?

Mais… ai-je envie de vous rassurer? (rires !) J’ai envie de vous répondre ceci : tout ce qui fait partie de ce monde me concerne. Je suis une éponge, tout me touche et me questionne. Et qu’importe ce qui fait partie de la réalité ou non, finalement ! Les choses que l’on rêve, cauchemarde, fantasme laissent parfois bien plus de traces que les choses réellement vécues… Qui sait pourquoi certaines choses résonnent en nous plus que d’autres?

Pouvez-vous nous parler de vos maîtres en littérature ? Quelle influence a eu Jacques Chessex sur votre écriture ?

Depuis mon premier roman, les lecteurs et professionnels ont vu une parenté entre mon univers et celui de Jacques Chessex – alors que je n’avais alors jamais lu ses livres ! Effectivement, après découverte de son œuvre, la parenté me semble aussi évidente. Elle n’est pas voulue, elle est juste là, comme quand deux amis se retrouvent l’un dans l’autre. Cela ne se fabrique pas et ne s’explique pas. Ainsi de la très forte amitié qui nous a par la suite liés. Mais il est vrai que c’est aujourd’hui l’écrivain pour qui j’ai le plus d’admiration. Et croyez-moi, l’homme était à la hauteur de son talent !

Quant à la question de maîtres en écriture, je vous dirais que je n’en ai pas vraiment. Il y a des auteurs que j’aime (Chessex, Duras, Nerval, Beckett…), mais je ne crois pas à la notion de « maîtres ». J’ai un rapport plus intime, plus spontané à l’écriture. Les écrivains que j’aime ont chacun leur propre voix, une voix venue du plus profond d’eux-mêmes. Je cherche à entendre ma propre musique. A ne pas la laisser se dénaturer par le manque de confiance et les envies de « bien écrire ». Je recherche, en quelque sorte, ma voix humaine, et parfois, aussi, animale.

Avez-vous déjà d’autres projets de livres ?

Je suis en train d’écrire le quatrième. J’ai toute la trame, toutes les «scènes», je devrais le finir assez rapidement. Mais par contre, j’ai par habitude de ne jamais parler de mes ouvrages à l’avance.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.