Tu ne tenteras point ton bourreau, à propos de La veuve du Christ, de Anne-Sylvie Sprenger

Tu ne tenteras point ton bourreau

à propos de La tentation du Christ

de Anne-Sylvie Sprenger

Pour son dernier roman, La veuve du Christ, Anne-Sylvie Sprenger s’est inspirée d’un fait divers qui a secoué toute l’Autriche durant la dernière décennie. Il s’agit de l’enlèvement de Natascha Kampusch par Wolfgang Priklopil, qui la séquestra durant 8 années avant qu’elle ne parvienne à s’échapper, provoquant alors le suicide de son geôlier. Par la suite, le nom de la victime fut automatiquement lié au Syndrome de Stockholm, malgré ses démentis.

Dans La Veuve du Christ, Lena est enlevée par Victor Julius Lehmann de Calberère. Il semble qu’il ne veuille pas lui faire de mal, ni non plus enfreindre les règles de Dieu, qu’il vénère par-dessus tout. Un jour, il l’enlève cependant et l’enferme des années durant dans le sous-sol de sa maison, la privant ainsi de la liberté de s’épanouir normalement… de la liberté tout court.

Pourtant, le roman ne raconte nullement l’histoire d’un enlèvement crapuleux et sadique, pervers et méchant. «  Victor Julius Lehmann de Calberère n’est pas un vilain garçon. Il voulait juste ne plus être seul. » (p. 31). Non, Victor n’avait pas de « mauvaises intentions ». (p. 87), il pensait même pouvoir résister à la tentation, malgré la présence de la jeune fille sous son toit, gardant ses rituels sur la croix pour ses moments de solitude, et réservant des caresses plus douces et juvéniles à Lena. Peu à peu pourtant ils partageront ce goût pour les cantiques, l’amour du Christ et les communions. Mais Lena devient femme, et il est, dès lors, plus difficile de résister à la tentatrice, cause d’infinis va-et-vient entre la faute et la rédemption, le plaisir et l’expiation. Des deux personnages, l’un fixe les limites, l’autre les transgresse. Mais au fil de la lecture, les rôles s’éclairent et la frontière entre les lois et leur transgression s’amenuise jusqu’à la confusion des désirs…

En cent cinquante pages, Anne-Sylvie Sprenger osculte les plus obscurs aspects du syndrome de Stockholm. La veuve du Christ, dans sa forme courte, expédie le lecteur au fond d’une intrigue inquiétante et mystique : le lecteur est fasciné par Lena, qui tente de vivre une passion anormale ; il se méfie de Victor, plongé dans une quête insoluble du partage entre Dieu et sexe, désir et dégoût – « Le désir ne saurait le surprendre. Son dégoût pour sa mère y veillerait. » (p. 87). Enfin, le lecteur s’inquiète de l’auteur, Anne-Sylvie Sprenger, qui l’entraîne efficacement avec elle dans les méandres d’un mécanisme psychologique se situant aux frontières de la folie.

Le veuve du Christ, c’est l’invention d’un auteur en quête d’un réel trop mystérieux. C’est le spectacle intime d’une horreur s’offrant à tous pour que chacun réalise qu’elle lui échappe. C’est un huit clos où le seul spectateur refoulé se trouve être le seul investi de la basse tentation du jugement. Avec La veuve du Christ, Anne-Sylvie Sprenger recrée l’horreur pour mieux la dépasser. Comme dans ses précédents romans, elle analyse ce que nous aurions tôt fait de qualifier de perversité, pour nous démontrer en quelques pages obscures et sublimes que nous aurions tort, mille fois tort de condamner si fort et si vite ce que nous ne sommes pas prêts à comprendre. Anne-Sylvie Sprenger nous enseigne que le mot perversité ne s’attribue pas à la légère, et qu’il est des choses bien plus complexes que ce que nous donne à voir un simple fait divers, raconté là, en bien peu de mots, si noir mouvant dans son écrin noir.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.