Où j’ai laissé mon âme, de Jérôme Ferrari

Nous sommes en 1957, à Alger, et André Degorce est capitaine de l’armée française chargée de capturer Tahar, le chef de l’Armée de Libération Nationale, en remontant lentement le fil de la hiérarchie d’un organigramme terroriste. Le seul moyen de remonter cet organigramme est de torturer chacun des membres capturés jusqu’à ce qu’on obtienne les informations menant à la tête suivante. Pour cela, les hommes se changent en bourreaux, et chaque acte les éloigne un peu plus de l’humanité. André Degorce est fidèle à son rang de soldat, rigoureusement appliqué à obéir à sa hiérarchie pour démanteler coûte que coûte celle de « l’ennemi ». Pourtant, quelque chose en lui disparaît bientôt, jusqu’à laisser un grand vide moribond, dévorant toute son âme, jusqu’à sa foi.

À cette déroute du capitaine s’oppose un long monologue : celui du lieutenant Andreani, voué tout entier à l’horreur de la torture, qu’il défend au point que ses arguments en deviennent probants, irréfutables. À l’écouter, on croirait la torture légitime.

Voici donc deux personnages forts, opposés dans leurs pensées, mais également dans leur présence au sein du roman : l’un parle à l’autre avec une violence sereine, formule ce qui l’habite la rage au ventre, expliquant crument ce qui les lie ensemble dans cette guerre « tandis que nous les poussions dans la fosse, l’un après l’autre, vous me répétiez, mon capitaine, que tel était l’homme nu, et que sa faiblesse était telle qu’il ne méritait pas notre haine » (p. 62), et l’autre est incapable de définir clairement ce qui le déserte, ce qu’il est en train de perdre ou a déjà perdu dans cette guerre comme dans la précédente. Ce qui l’empêche de décrire ce qui l’anéantit, c’est précisément cette absence de foi qu’Andreani n’a pas. Car en effet, si Andreani croit en l’horreur, au moins, il croit en quelque chose, et lorsque le capitaine Degorce jette à son prisonnier « Ce sont vos méthodes qui nous obligent… » (p. 83), au fond, il n’y croit pas non plus.

C’est ainsi. L’un croit et formule, l’autre ne croit plus, n’espère plus, et se perd. Car que l’on croit ou non, dans une guerre, on opère. Chacun des deux personnages reste fidèle à la torture, même si l’un opère par conviction, et l’autre par obéissance. Il n’en reste pas moins que l’un n’est pas moins cruel que l’autre et que de Buchenwald à Alger en passant par l’Indochine, selon l’angle de vue, l’un n’est jamais victime tandis que l’autre est bourreau. Chacun est les deux à la fois.

Jérôme Ferrari offre une nouvelle fois un roman puissant, où se mesurent conscience du pire, apologie du crime, cruauté d’une horreur à laquelle on accède en toute simplicité, anéantissant les âmes pour un idéal, une monstruosité que l’on doute de comprendre sans l’avoir éprouvée.

L’auteur fait ce travail de recherche très douloureux, se glissant dans la peau de personnages tantôt convaincus d’avoir trouvé la voie de la rédemption jusque dans la faute même, tantôt persuadés d’avoir tout perdu jusque sur les chemins les menant à Dieu.

Où j’ai laissé mon âme
peut se lire comme un duel entre deux âmes aspirant à l’harmonie et l’équilibre sur un terrain qui n’en accepte aucun. L’auteur, tel un équilibriste surdoué, se balade, tendu, avec son génie, la main et le coeur douloureux, sur le fil torturé d’une guerre éternelle.

Jérôme Ferrari signe une fois encore un roman émouvant, poignant, absolument vrai. Espérons qu’il continue longtemps encore de sonder pour nous la vérité des hommes.

Actes sud, août 2010, 140 pages, 17 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.