Triumvirat des cieux mortels, à propos de La distribution des lumières de Stéphanie Hochet

Pasquale Villano a quitté son pays natal, l’Italie, dont il ne supportait plus la politique ni l’esprit. Il trouve refuge auprès d’Anna Lussing, jeune professeur de musique au lycée de Mortissieux, petite ville située au ban de Lyon. Pasquale ne se doute pas un instant que d’autres êtres s’intéressent à sa bien aimée : Aurèle, une adolescente qui se cherche loin des béatitudes de l’enfance, déjà ; et son demi-frère attardé, Jérôme. Aurèle nourrit en effet une passion obsessionnelle pour Anna Lussing dont on ne connaît pas exactement la réelle nature. Elle partage peu à peu cette passion dévorante avec Jérôme, qui, s’il est attardé, n’en éprouve pas moins des sentiments de plus en plus puissants. De ces quatre personnages, seule Anna, adulée entre tous, n’aura absolument pas voix au chapitre. Pour autant… sera-t-elle la seule victime du triangle ?

Stéphanie Hochet semble avoir pris goût à l’invitation au voyage. En effet, si de nombreux thèmes demeurent au fil des romans, allant même jusqu’à s’affirmer, s’étoffer, leur décor n’est jamais le même. Dans Je ne connais pas ma force, Karl nous montrait sa tendance au nazisme du fond de son lit d’hôpital. Dans Combat de l’amour et de la faim, Marie poursuivait inlassablement une quête située entre le plein et le vide, aux Etats-Unis. Ici, tout se joue sur un fil, à la frontière du bien et du mal, dans ce moment où règne la seule satisfaction de soi : ce monde si vaste de la perversité est, dans La distribution des lumières, étudié dans son degré le moins manipulable, et pourtant, avec une grande maîtrise. Chacun, dans ce roman, poursuit son propre plaisir à sa manière. On y trouve le plaisir lâche d’un homme qui n’a pas le courage de ses opinions politiques, aime deux femmes à la fois tout en souhaitant n’en faire souffrir aucune, ne se battant sur aucun plan. On y trouve l’adolescente qui ne sait pas encore opposer son plaisir au déplaisir de l’autre, calmer son besoin de possession avec ce qu’il faut de raison. On y trouve, enfin, en Jérôme, celui qui observe et décrit son plaisir alors qu’il est le moins apte, à priori, à pouvoir le faire.

La distribution des lumières est une sorte de miroir, qui appelle plusieurs regards, plusieurs subjectivités. Aurèle était « vierge avant de connaître Madame Lussing », Pasquale sent son coeur battre à nouveau lorsqu’elle lui sourit, et Jérôme, un instant, rêve qu’en caressant ses cheveux il pourrait toucher la lumière… Chacun voit en Anna Lussing une promesse de vie telle qu’il l’imagine et la convoite. Chacun cherche en elle un plaisir, une faveur, une force. Pourtant, aucun d’entre eux ne se soucie réellement du désir de cette femme, qui devient par conséquent l’objet de perversité par excellence.

La distribution des lumières en est d’autant plus fascinant car, jouant sur l’obsession et l’évolution des caractères, le dernier roman de Stéphanie Hochet est paradoxalement le plus sensuel de tous ses romans, ces derniers ayant presque toujours exploré la thématique du corps, mais jamais à un tel degré, ni sous cet angle. L’écriture est précise et jongle avec brio avec trois personnages extrêmement différents et complexes, qui marchent ensemble vers un destin commun auquel ils ne s’attendaient pas.

Enfin, les réflexions de Pasquale Villano sont un régal d’érudition permettant au roman d’explorer la thématique de l’exilé portant peu à peu un regard nouveau sur son pays natal. Grâce à elles, le lecteur oscille entre l’insouciance de l’adolescent qui se cherche et commet tout ce qui peut le rapprocher de ses limites, et l’inconstance de l’adulte en souci permanent d’accorder sa vie et ses idées, tout en n’ayant que le courage de la fuite.

Jeu de miroirs, jeu de regards, où se jouent des destins communs ne souffrant aucune moralité, tel est le dernier roman de Stéphanie Hochet, qui nous montre une fois de plus son talent d’analyse des pulsions et des désirs. Elle fait de La distribution des lumières un roman à l’intrigue insaisissable, qui mène le lecteur, curieux d’en découdre, dans les abîmes de la déraison, qui, somme toute, est le véritable commun des mortels. La seule chose dont on ne peut plus douter, en le refermant, c’est l’obsession qu’il est capable de générer en son lecteur…

Flammarion, août 2010, 192 pages,17 €
Article paru également dans le Magazine des livres n°26, septembre 2010

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.