Vers la poussière, de Jean-Louis Bailly

 

Vers la Poussière s’articule autour de deux évolutions : la vie jusqu’à la mort, et la décomposition qui vient après elle. L’une et l’autre également passionnantes et complexes pour Paul-Emile Loué, le pianiste surdoué le plus laid de tous les temps. Il fallait au moins, pour rendre hommage à sa laideur et son génie tout à la fois, décrire par le menu ce qui l’amena à sa chute, et le recyclage de sa dépouille, dans un récit teinté d’humour noir.

« Au moins aura-t-il eu le bon goût de mourir comme la bête que nous sommes, et de prendre son temps, tout au long du présent livre qui le raconte, pour virer charogne au grand jour. »

Le roman est construit à partir de chapitres où l’on assiste d’abord à la décomposition d’un corps, celui de Paul-Emile, qui fut un grand pianiste de génie. La narration laisse ensuite la vie suivre son cours, de ses plus jeunes années à l’instant de sa mort, dans cette cabane au fond du jardin. On passe donc du récit de sa mort au récit de sa vie.

Paul-Emile n’a rien pour plaire : rien, dans son visage, ne peut laisser entrevoir un semblant de beauté. C’est par un concours de circonstances qu’il se retrouve un jour embarqué à une fête d’anniversaire, « il faut bien remercier, n’est-ce pas » chez un camarade prénommé Louis, âgé de 7 ans. Ce petit là prend des cours de piano. Ainsi s’installe-t-il un moment au clavier pour montrer qu’il sait jouer la sonatine en sol de Beethoven. Paul-Emile, qui n’a, lui, jamais approché un piano de sa vie, reproduit à merveille le morceau qui sous ses doigts fait figure de bagatelle.

Un concours de circonstances ne vient jamais seul : Stanislas Fermentant a ouï dire du petit prodigue et entend bien l’écouter jouer. Ainsi… « Sur son piano, les doigts posés en vrac, le corps mal tenu, le visage d’une laideur inhabituelle à cet âge, mais le regard habité, sur le piano de Stanislas Fermentant, un génie joue ses premières notes. », ainsi voit-il en Paul-Emile non pas un génie à développer, mais un génie qui pourrait le faire connaître, lui, le professeur en manque de reconnaissance.

Jean-Louis Bailly nous entraîne dans le tourbillon de cette vie d’artiste capricieux, qui s’habitue très vite au succès et s’ennuie de lui aussitôt. Le grand pianiste a cette particularité de n’avoir pas besoin de répéter autrement qu’en songes les musiques qu’il étudie pour les interpréter si brillamment en public. S’il joue, c’est pour faire plaisir au piano, le faire vibrer sous ses doigts. Ne pas achever un impromptu lui est égal : que le public s’en accommode. Les gens qui l’entourent, et jusqu’à son cher amour, ne sont que des ombres soufflant sur sa laideur, étonnés d’éprouver tant de bonheur à l’écouter.

Ainsi va-t-il d’un talent qui vécut seul, nourrit sa passion pour lui seul, et mourut seul… ou pas tout à fait puisque « Paul-Emile Loué, les semaines passant, était couverts d’amis ». Sa musique disparaît et son corps subit le même sort, sous une plume précise et érudite, caustique « Paul-Emile, faute d’exercice régulier, et engloutissants les solides repas que lui préparait Joséphine, bedonnait déjà. Il y avait là suffisamment de graisse pour que se formât, dans ce milieu humide, de l’adipocire ou du gras de cadavre. »

La démarche de Jean-Louis Bailly n’était pas si évidente et l’on pouvait craindre de se lasser de ces récits où les insectes dévorent le mort, entrecoupant le monde du vivant. Mais l’auteur sait maintenir l’attente du lecteur, qui veut en découdre et savoir comment le génie humain peut en arriver là. De la vie à la mort en passant par ce trépas à mourir de rire, on s’en régale, comme d’un Sauternes 59… avec sa « longue finale hardie »…

Vers la poussière, de Jean-Louis Bailly, L’arbre vengeur, Octobre 2010, 170 pages, 13 euros.

(Article initialement publié sur Boojum)

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.