Le silence de ma mère, Antoine Silber

Dans Le silence de ma mère, Antoine Silber revient sur la relation qu’il a entretenue avec sa mère, jusqu’à sa mort. Troisième enfant d’une fratrie de quatre, ses parents se sont rencontrés peu avant la guerre et ont décidé très tôt de se marier contre l’avis de la famille : son père est juif, sa mère non, ce qui suffit au clan paternel pour désapprouver l’union. Le contexte n’est d’ailleurs pas favorable. La guerre éclate et avec elle le pays voit émerger un nazisme collaborationniste auquel se heurtera le père, et donc le couple. Il s’engage dans la résistance, et se fait embarquer par deux fois dans les wagons en direction de l’Allemagne, à Dachau. Il s’échappe du second convoit en 1944 par miracle, et par courage.

Il y a donc déjà beaucoup à dire sur le parcours familial d’Antoine Silber, sur cette mère passionnée par la peinture, dans l’ombre de laquelle il grandira par le silence. L’auteur raconte l’histoire de son apprentissage de la vie dans la France d’après-guerre.

Comment le silence d’une mère peut-il perturber un homme sa vie entière ? Comment est-il possible que cela le conduise à ce besoin de confier ses mots à un psychanalyste, à une page blanche ? Comment s’épanouir dans l’ombre d’une femme qui ne consent mot tout en vous accordant sa préférence ? Enfin quels sont les mystères de cette relation mère-fils ?

« Comme elle ne me parlait pas, je me taisais moi aussi, et longtemps je n’ai pas parlé du tout. »

Antoine est un garçon qui demande beaucoup d’attention. D’ailleurs, sans le savoir, peu après sa naissance, une vilaine maladie causera d’innombrables heures d’insomnie à sa mère, qui notera chaque minute et chaque soin dans un carnet qu’il retrouvera plus tard. Antoine est un petit garçon qui aime tant passer de longues heures avec sa mère qu’il en supportera les silences, s’en contentera. Il grandit ensuite, connaît ses premiers émois dans un lieu insolite et donc, d’autant plus excitant. Il fait ses études, et s’émancipe donc jusqu’à ce que sa mère tombe malade, puis meurt. Là, elle laisse un silence plus grand encore : le sien, celui qu’elle a toujours pratiqué, mais aussi celui qu’Antoine doit maintenant assumer. Car lui aussi, il aurait aimé dire des choses. Et pour lui aussi, c’est trop tard. La mort a ce charme désarmant : elle nous déleste parfois d’un choix que nous ne voulions pas faire.

« J’avais trouvé deux jours plus tôt la veste de velours noir qu’elle avait préparée pour mon père. [...] Et un mot dans un papier plié en quatre : “Pour mon enterrement” ».

Ce qu’on apprend de cette mère tient davantage de l’allure. Une allure qui convient probablement à une époque. Elle a conçu ses enfants rapidement, et bien qu’elle portât probablement en elle de ces mystères dont on ne découvrira rien, elle avait le sens du devoir et du bon sens. Une certaine idée de l’éducation, certainement. Le parcours du narrateur apparaît d’autant plus essentiel et touchant. On pourrait presque tirer cette conclusion qu’il n’a pas rencontré sa mère. Ou qu’ils n’ont pas su profiter de cette rencontre. Il y a eu une méprise, qui s’est installée peut-être telle un quiproquo, comme lorsqu’on interprête trop rapidement l’attitude d’un enfant : « Il plaisantait (son père) de ce qu’il prenait pour une simple bouderie, comme si un enfant qui boude, on n’y pouvait rien, on ne pouvait rien y faire d’autre qu’attendre qu’il ne boude plus, attendre qu’il grandisse ».

Le silence de ma mère est un récit cathartique, oui, mais il n’a pas été livré au hasard de la pensée et de sa découverte. Il a été couché sur le papier à sa maturité. Le narrateur épouse à ce point son parcours que l’écriture se métamorphose en même temps qu’il évolue. Et pourtant, c’est bien lui, Antoine, qui semble déposer par milliers des améthystes pour retrouver non pas le chemin qui le mènera à sa mère, mais son propre chemin d’adulte et d’homme mûr affranchi de ses angoisses.

C’est un très beau roman, qui plus que de la mère parle de la quête de soi en dehors du sein maternel, en évitant avec brio les écueils et les poncifs attendus avec un tel sujet.


Stéphanie Joly

LE SILENCE DE MA MERE, Antoine Silber, Denoël, Décembre 2010, 131 pages, 13,50 €

Article initialement paru sur Boojum.

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.