Peurs sur la ville (II)

L’exposition Peurs sur la ville, violences urbaines à Paris. accueille les visiteurs à la Monnaie de Paris jusqu’au  17 avril  2011.  Elle regroupe des photographies réelles, et imaginaires issues des archives de Paris match, des photos  des reportages de Patrick Chauvel sur les derniers conflits en Afghanistan, en Tchétchénie, au Liban, à Bangkok etc… ainsi que les montages qu’il a voulu réaliser  avec  Paul Biota, Photomonteur.

Michael Wolf, photographe allemand, participe également à cette exposition avec des travaux autour de clichés issus du logiciel Street View de Google.

 

Une exposition orchestrée

L’expo commence avec des archives de Paris Match et ce qui fut proche de nous mais s’est éloigné dans le temps. On peut voir les clichés de Résistants de la FFI (Forces françaises de l’intérieur) abattus en 1944 sur le Boulevard Magenta. En 1962, la police tue 9 personnes au métro Charonne, dans une manifestation anti-OAS (Organisation Armée Secrète). Le 13 mai 1958, les CRS bousculent les anciens combattants pro Algérie française. Dix ans plus tard des amoureux se bécoteront non loin de là. Il y a ce fabuleux cliché de l’arrestation de Godard en 1968, ceux des attentats contre le restaurant juif Goldenberg en 82, le drugstor Publicis en 74.

Les clichés sont crus, comme on n’en voit plus : on peut être choqué aujourd’hui de lire les détails d’un assassinat dans 20minutes.fr mais en 86, on affichait dans les journaux le corps criblé de balles du PDG de Renault, G. Besse. Trente ans après la seconde guerre mondiale, Paris Match utilisait l’expression « Morts pour la France » au sujet de deux policiers tués dans un attentat à Paris.

En 1982, c’est l’attentat à la voiture piégée de la rue Marbeuf qui occupe les pages de l’hebdomadaire. Nous sommes bien loin de la peopolisation du média d’aujourd’hui. Est-ce le signe que ça va mieux ? Ici en tout cas, peut-être. Alors faudrait-il s’en rejouir… ou peut-être pas.

Plus proches de nous, les clichés des conflits de Clichy-sous-Bois en 2005 (suites de l’accident de Bouna Traoré et Zyed Benna, morts électrocutés alors qu’ils étaient poursuivis par la police), les clichés des manifs du CPE en 2006, Villiers-le-Bel en 2007, puis les manifestations contre la réforme des retraite en 2010.  Voilà une collection qui met en perspective la violence qui règne dans les rues, la résistance, et surtout des conflits sociaux de natures très variées.

Il serait intéressant de tracer une courbe de la violence, de voir pourquoi les gens se battent aujourd’hui, pourquoi ils se battaient avant. La courbe serait idéalement exhaustive et prendrait en compte tous les paramètres : conditions de vie, revenus,  et qui sait jusqu’au PIB ! L’exposition appose deux clichés en miroir : Les blousons noirs du Prés-Saint-Gervais en 1960 vs une bande de jeunes [masqués et/ou cagoulés et/ou armés : dit la légende de la photo] en 2005 à Blanc-Mesnil. C’est vrai. Les premiers ont l’air plus tranquille que les seconds. On aurait aimé voir les voyous du Prés-Saint-Gervais aujourd’hui et ceux d’hier à Blanc-Mesnil cependant.

L’expo continue avec les photomontages signés Patrick Chauvel et Paul Biota. C’est le choc des fusions. De l’horreur d’antan aux conflits parisiens certes nombreux, volumineux, enflammés d’aujourd’hui, on repasse aux conflits d’ailleurs, aujourd’hui, qui eux sont sanglants, et s’exposent sous nos yeux dans un décor qui nous est familier. Ce travail est fourni avec l’honnêteté et l’immense respect dû aux véritables conflits, rappelés par les originaux, exposés en miroir.

Enfin, des archives de l’exposition Paris Street View, images tirées de caméras videos installées dans les rues de la Capitale, sélectionnées par Michael Wolf, comme un retour à un calme relatif, sur une violence masquée, débusquant l’intimité.

Une symphonie des peurs

L’oeil est bien sûr frappé par les monstruosités qui peuvent se produire à l’étranger, et que nous ne voyons d’ordinaire que sur petit écran, et nous sont rapportées ici en grand format. Des soldats avançant sur le parvis de Notre-Dame sur un fond incandescent, (Afghanistant 2010), des chars renversés devant le Pont Alexandre III (Liban, Beyrouth 82), la Samaritaine théâtre de la guerre (Panama 89), tout comme le Sacré-Coeur (Liban 84), ou bien la Tour Montparnasse en flammes (Liban attaqué par Israël en 93)…

Des corps tchétchènes jonchant le Trocadéro. Cette place a connu des conflits similaires il y a 65 ans. Aujourd’hui le temps a nettoyé ces lieux qui pourraient se maculer de sang dès demain par la volonté des hommes. C’est bien sûr le discours le plus évident qui est soutenu ici. Et ces clichés choquant nos yeux effrayés se réfugiant promptement vers la partie (patrie) la plus familière de l’ensemble de l’image. Etrangement, les photos archives de Paris Match apportent leur lot de leçon. A voir ces spectacles, et surtout ces scènes de meurtres, attentats, manifestations, on apprend à observer l’oeil du passant qui lui se trouvait sur les lieux : en 1944 on déplore, en 1962 on constate, et en 1968 on s’étonne. Il y a comme une graduation dans le regard porté sur la violence, graduation certainement influencée par l’oubli, plus ou moins rapide, de ce que peut être l’horreur des conflits humains.

Voilà qui est bien représentatif de la puissance du temps qui a cette distance équivalent de près celle des kilomètres. La distance qui nous sépare de Paris en 1944 et celle qui nous sépare de la Lybie aujourd’hui est la même pour peu que notre paix immédiate soit préservée. La question est de savoir si ces distances ont une durée.


L’affiche de l’exposition pouvait donner l’impression que Patrick Chauvel s’était adonné à un jeu d’illusionniste des temps modernes, un amusement malin, taquin, à l’attention des passants tranquilles en mal de spectaculaire. Son travail est très loin de la vulgarité, il s’agit du résultat magnifique d’un regard d’artiste et de journaliste passionné par l’information, allié à des archives d’une grande qualité qui feraient presque oublier ce qu’est devenu Paris match aujourd’hui.

Il est d’ailleurs étonnant, pour le moins, de voir ces couvertures de magazine offrant des corps ensanglantés : aujourd’hui, elles seraient censurées. Encore une manière de se voiler la face au nom de la sensibilité des plus jeunes ? C’est pourtant à eux que nous devons léguer le passé, pour qu’ils construisent un avenir sans tâche…

Enfin, l’exposition se terminant sur des extraits de Paris Street View, on peut se demander quel double rôle tiennent aujourd’hui, mieux que les caméras, les réseaux sociaux dans les conflits.

« Big Brother is watching you » n’est plus un mythe ni une élucubration futuriste. Ainsi, on a pu voir le rôle de Twitter et Facebook, très important à l’heure du conflit en Tunisie. Tout semblait verrouillé de là-bas, mais l’information s’infiltrait par tous les ports internet et journalistiques de la planète. Le phénomène s’est reproduit en Algérie, et aujourd’hui en Lybie. L’information circule plus vite, s’inscrit instantanément sur le web.

C’est une exposition formidable, fouillée, complète, qui offre un panel d’occasions à mille réflexions. C’est un voyage, et c’est donc réussi : un voyage à l’intérieur de nous-même, un voyage du regard et de la pensée vers l’ailleurs, un voyage vers le futur. C’est jusqu’au 17 avril à la Monnaie de Paris.

 

INFORMATIONS PRATIQUES
Accès
Monnaie de Paris
11 quai de Conti
75006 Paris
Horaires
Tous les jours de 11h à 18h,
sauf le lundi
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h30
Tarif
Plein tarif : 6 €
Tarif réduit : 4 €
Guide de l’exposition
En vente sur place : 7€
Publication Paris Match

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.