Entretien avec Laurent Binet

Entretien avec Laurent Binet pour son ouvrage HHhH,

prix Goncourt du Premier roman 2010.

 

Quel est votre parcours jusqu’à ce premier roman ?

J’ai commencé par faire des études d’histoire puis j’ai bifurqué en lettres. Je me suis retrouvé, comme tous les jeunes profs,  muté dans des établissements de ZEP dits « sensibles » et j’ai enseigné pas loin de dix ans en Seine-Saint-Denis. J’en ai tiré la matière de mon précédent livre, La Vie professionnelle de Laurent B., où je relate cette expérience sous la forme d’un journal qui court sur une année scolaire (un peu comme Bégaudeau, sauf que moi, je n’ai pas eu de Palme d’or !) Auparavant, dans mes jeunes années, j’avais écrit un récit surréaliste intitulé Forces et faiblesses de nos muqueuses. Même si cela ne se voit pas dans HHhH, j’ai été profondément marqué par le Surréalisme. Aujourd’hui encore, Robert Desnos reste l’un de mes auteurs préférés.

Pourquoi un sujet d’histoire ? Quel a été le déclic pour vous lancer, et combien de temps avant la publication ?

Mon père, prof d’histoire, m’a très tôt donné le goût des récits historiques. L’idée de ce livre est réellement née lorsque je suis allé faire mon service militaire en Slovaquie, en 1996, ou plus  précisément lors d’un de mes séjours à Prague, un ou deux an plus tard, lorsque je me suis aperçu que l’appartement que j’avais loué était à deux pas de l’église où s’étaient réfugiés les parachutistes. J’étais passé des dizaines de fois devant cette église sans le savoir, et je n’avais pas remarqué la petite plaque qui y était apposée ni les impacts de balle dans la pierre, encore visibles aujourd’hui.

Pourquoi Heydrich ?

Mon projet n’était pas de faire un livre sur Heydrich mais plutôt sur l’attentat. J’ai d’ailleurs construit tout le livre en vue de la scène de l’attentat contre la Mercedes dans le virage des faubourgs de Prague. Mais en me documentant, je me suis rendu compte qu’Heydrich était non seulement un personnage d’une très grande densité romanesque, mais également, dans la galerie des chefs nazis, le pire de tous, et de loin. Il m’a paru intéressant de retracer sa carrière, d’autant que cette figure reste assez peu connue en France, notamment par rapport à son subordonné Eichmann.

Vous pouvez nous parler de la « falsification tranquille » ? Du parti-pris de l’Histoire authentique ? Est-ce conciliable avec la fiction ?

Eh bien non, je ne crois pas. Comme j’essaie de l’expliquer dans mon livre, il n’y a rien qui m’énerve plus que cette tendance à extrapoler chez la plupart des romanciers qui s’attaquent à un sujet historique, pour diverses raisons, toutes mauvaises à mon avis : donner du liant en comblant les trous de l’histoire, rendre une scène plus spectaculaire (il a abattu un allemand, c’est bien, mais mettons qu’il en a flingué trois ou quatre, ça fera mieux !), prétendre percer la psychologie d’un personnage historique en pensant à sa place (prétendre lui « arracher le cœur de [son] mystère », comme dit Hamlet)…

En même temps, les choses ne sont pas si simples, et certains romans historiques, qui marient magistralement fiction et Histoire, tels Vie et DestinGuerre et Paix, et beaucoup d’autres en fait, sont pour moi d’authentiques chefs d’œuvres.

Qu’est-ce qu’un infra-roman ?

C’est un récit qui a recours à toutes les techniques offertes par le roman sauf une, qui est pourtant au fondement du genre : la fiction.

Quel rôle peut jouer la littérature au regard de l’Histoire ?

J’aime que la littérature soit un outil, et non une fin en soi. La littérature est un moyen formidable de raconter l’Histoire. Je n’aime pas quand la littérature instrumentalise l’Histoire, c’est-à-dire quand j’ai la sensation qu’elle puise dans les archives de l’Histoire simplement pour trouver une bonne idée de scénario. De la même façon, je me méfie de tous les films ou les romans qui s’inspirent de faits divers. En même temps, c’est une technique qui peut donner Le Rouge et le noir !…

On sent que vous êtes amer en parlant des Bienveillantes de Littell. Finalement, vous raflez le prix Goncourt du premier roman. Ca va mieux ?

C’est vrai que la parution des Bienveillantes, alors que j’étais en pleine rédaction de mon livre, m’a un peu déstabilisé. Je dois avouer que j’ai dévoré le livre mais en même temps, je voyais beaucoup de reproches à lui faire et j’étais un peu frustré de constater que les critiques, dithyrambiques pour la plupart, ne voyaient pas de problème, ou bien s’égaraient sur ce qui a mon avis est une fausse problématique : la question de la représentation du Mal, peut-on faire parler un bourreau, etc., alors que pour moi il ne fait aucun doute que la limite des Bienveillantes se situe au niveau du dispositif littéraire. Recourir à un narrateur fictif, de surcroît aussi chargé et invraisemblable que le protagoniste l’était, cela me dérangeait, je trouvais le procédé trop facile, convenu, très daté. De toute façon, j’ai toujours trouvé pénible la notion de narrateur-qu’il-ne-faut-surtout-pas-confondre-avec-l’auteur, qu’on nous a tous enseignée à l’école. J’ai toujours eu le même problème qu’Aragon : quand j’écoute un personnage penser, j’entends la voix de l’auteur derrière. Alors je préfère autant que l’auteur s’adresse au lecteur directement !…

Avez-vous déjà d’autres projets ?

Oui, j’ai un projet de polar sémiologique qui s’attaquera encore à la question des rapports entre le réel et la fiction, mais sous l’angle opposé : celui de la fiction totale, qui pousse jusqu’à son point de rupture le lien de référentialité qui la rattache normalement au réel. Un peu  comme Inglorious Basters, si vous voulez. On verra bien ce que ça donne.

Voir également l’article au sujet de HHHH.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.