Carénage de Sylvain Coher : un ouvrage sur le fil, toujours sur le fil.

Anton a depuis tout petit une passion dévorante pour les motos. C’est d’abord en rêve qu’il chevauche l’objet tant convoité, qu’il vente ou que l’horizon soit abattu par un soleil plombé. Ce désir ne le quitte pas, et dès qu’il en a la possibilité, son rêve devient réalité.
On sait que l’on est motard dès l’instant que tout devient une entrave en dehors de ces moments précieux de solitude sur la route, de nuit comme de jour, sur une machine aussi docile que dangereuse. Oui, tout en dehors des virées sur la moto devient une entrave au plaisir et à la liberté, même l’amour d’une demoiselle dénommée Leen.
Anton, le personnage de Sylvain Coher, a toute sa jeunesse et la route devant lui. Il dort peut, il file. Sans être dans la fuite, mais toujours dans la course, il est avide de kilomètres et de vitesse, défit le temps, les barrières de sécurité et les radars. Parfois aussi les autres motards, qui comme lui, jouent sur un fil plus étroit encore que la ligne blanche d’une autoroute. Ce qui fait vivre le motard plus intensément que le reste du monde, c’est la possibilité de trébucher d’un virage à l’autre.
L’élue de son coeur, la véritable, « L’élégante » est la Triumph. Il a sû du sommet de son attente que c’était elle, au son de son moteur qui tournait au loin dans la ville. Et à lire Sylvain Coher, on se demande en effet quelle est la véritable histoire d’amour, celle avec Leen, celle avec l’Elégante ? L’une (Leen) veut Anton rien qu’à elle. L’autre attend sagement dans son box et l’attire de sa voix silencieuse, de ses vapeurs acides d’essence et de cambouis.
Toutes deux, probablement, auront raison de lui et achèveront de posséder tout à fait l’homme, que ce soit dans la vie ou dans la mort.
Coher réussit le pari  de ne tomber ni dans l’excès ni dans le cliché, en maintenant son lecteur en haleine avec un personnage qui se contente de suivre sa route, son chemin, sans se soucier du reste, ni même de son histoire. Que le lecteur un tantinet frileux des histoires de mécanique ne prenne pas peur, pas le moins du monde : la prose de Sylvain Coher est d’une délicatesse, et d’une  poétique raffinée. Anton nous est présenté par un récit à la troisième personne. Ce narrateur omniscient semble nous rendre le motard encore plus inaccessible  et insaisissable tandis qu’il nous délivre pourtant toutes ses sensations.  En somme, il est profondément libre.
 » La moindre anomalie l’eut tué sur le coup. (…) Statistiquement il se tenait sur le fil, peut-être légèrement au-delà. »
Avec cette histoire noire et chrome, Sylvain Coher nous offre un roman périlleux, inattendu, haletant. Ni drame, ni pathos, ni suspens ne sont au rendez-vous. Ce qui nous tient dans cet ouvrage, c’est cette beauté dans la solitude et la quête du rien, ces moments mystiques et précieux. On envie Anton de mépriser la mort, on envie la mort de voler ce qu’elle désire.
Carénage, Sylvain Coher, Actes Sud, Août 2011, 151 pages.

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.