Entretien avec Nathalie Constans : « La reformation des imbéciles »

Voilà ce que nous dit le mot de l’éditeur : « La rencontre improbable, dans un terrain vague de Détroit, entre la petite-fille de Géronimo, le guerrier apache et Iggy Pop, revenu sur le terrain de jeu de sa jeunesse. De cette confrontation de deux mondes qui s’observent en tentant de se comprendre, Nathalie Constans fait naître un texte hallucinogène et empreint de culture rock. Les photomontages de Jean Lecointre nous entraînent dans cet univers fantasmé, aux frontières de la folie. »

Si vous plongez dans la lecture de La reformation des imbéciles, vous vous exposez un monde étrange, dont vous ressortirez pour le moins différent. Nathalie Constans a un univers hors du commun. De son côté, l’illustrateur Jean Lecointre, jonglant avec la colle, lui répond bien. J’allais dire, lui « correspond » bien. Ses images sont tout aussi étranges et intrigantes que le texte auquel elles répondent. Du coup, j’avais envie de poser quelques questions aux deux protagonistes de l’affaire. Rencontre.

Racontez-nous votre parcours d’écrivain en quelques mots..

Je ne sais pas si j’ai un parcours ! C’est arrivé comme ça. J’ai envoyé un texte, une nouvelle, à un concours de nouvelles noires, il y a longtemps. A ma grande stupéfaction, j’ai obtenu le premier prix et me suis retrouvée les bras plein de fleurs, des lumières dans les yeux, et le préfet qui voulait me féliciter. Ensuite, les personnes du jury sont venues me dire qu’il n’y avait pas eu de discussion, pour mon cas, que tout le monde était d’accord. L’un d’entre eux pleurait presque en me disant de continuer, surtout.  Alors j’ai continué.
D’où est venue l’idée du texte « La reformation des imbéciles » ? Pourquoi Iggy Pop ?

C’est parce qu’Iggy Pop m’est tombé sur la tête. C’était au Palais des Sports, un concert des Stooges.  Au moment où ils sont entrés sur scène, il s’est passé quelque chose de totalement sidérant. Mes pieds ont quitté le sol. J’étais en plein devant la scène, au milieu du pogo qui venait de se déclencher. Il y avait du son partout. Un son extrêmement caverneux et puissant.

Pendant que je pédalais un peu avec mes pieds, j’ai vu juste au dessus de moi une énorme chose jaune, dont j’ai cru qu’elle mesurait facilement 3 m, en contre-plongée, comme ça. J’ai pensé c’est un Golem.
Et, tout de suite, il a plongé dans le pogo, d’un air décidé, alors j’ai levé les bras.
Toutes ces choses sont arrivées en environ trois secondes et demi.
J’ai passé le mois suivant à me demander quoi faire de toute cette énergie, et ça a donné ce texte.
Comment est venue cette collaboration avec Jean Lecointre ?

Ça, c’est toute la singularité du travail des Editions du Chemin de Fer. C’est comme ça qu’ils fonctionnent : ils proposent les textes à un plasticien de leur choix. Ils tiennent à le choisir. Ensuite, le plasticien produit des images librement, sans contact avec l’auteur. Bien sûr Renaud m’a montré le travail de Jean Lecointre, d’abord, au cas où ça m’aurait particulièrement rebutée. Mais ce n’était pas le cas ! Pas du tout. Et j’étais très très curieuse et impatiente de voir le résultat.

Qu’est-ce que vous pensez du résultat ?

Je suis très contente ! C’est jubilatoire. A la fois ça vient de mon travail, dont j’ai eu le sentiment qu’il avait été méticuleusement lu, et, en même temps, Jean Lecointre y déploie son univers à lui, pleinement. C’est comme un dialogue, qui se passerait dans des strates peu communes, rares. Il y a tout le plaisir de l’altérité. Les Editions du Chemin de Fer sont très douées pour susciter ce genre de dialogues rares, créatifs.

Connaissiez-vous les éditions Chemin de fer avant cette aventure ?
Plutôt très peu ! C’est en cherchant à qui proposer mon texte que j’ai découvert leur travail. J’ai aimé leur choix de textes, je l’ai trouvé subtil. La place faite à l’image, aussi, à égalité avec le texte. Leur goût pour la singularité des personnes et des oeuvres. L’attention portée à la beauté de l’objet-livre. J’ai eu de la chance : ils voulaient justement créer une nouvelle collection, d’auteurs inconnus, et mon texte leur a plu.
Qu’est-ce que ça vous a apporté ?

L’écriture elle-même, ça a été comme si je découvrais un nouveau monde, une autre dimension. C’est une chose avec laquelle je vis depuis, joyeusement. Ça a été des moments étranges et intenses, fondateurs. La publication m’a apporté des rencontres étonnantes et d’une grande richesse. A commencer par mes éditeurs, des êtres précieux, d’une intelligence et d’une douceur réjouissantes.

Renouvellerez-vous l’expérience ?

Est-ce qu’une expérience peut se renouveller ? Je ne crois pas. Ça n’est jamais pareil. Et la suite s’annonce très différente. Je suis ma piste. Je tente de faire ce que j’ai à faire et je fais confiance à la vie.

Quelle place tient l’écriture dans votre vie ?

Je ne sais pas, c’est là, c’est tout. Je ne vois pas comment ça pourrait ne pas être là, à présent. C’est le lieu où je peux être ce que je suis sans limite, sans contrainte. Je peux poser mon regard sur les choses sans essayer de le faire rentrer dans des manières de voir convenues, ou codées. Je ne saurais pas quoi faire de ce qui est dans mes textes, sinon. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour me mettre en place, à peu près, pour ne pas avoir à écraser mon regard, pour rentrer dans les clous, plus ou moins, le reste du temps.

La musique ?

C’est ce que je peux comprendre du religieux, de la transcendance. Je ne parle pas du monothéisme, mais de quelque chose de beaucoup plus primitif, d’un désir de se consoler, et de se consoler ensemble. Il se passe dans un pogo des choses étranges et très anciennes, les personnes se collent et se cognent les unes aux autres sans se blesser, en très peu de temps la foule devient autre chose, un autre chose qui a sa propre dynamique, délicate, rapide. Les perceptions deviennent suraigües. C’est très vivant. Et c’est le son qui fait ça, la musique. 

Connaissez-vous déjà le titre de votre prochain ouvrage ?
« The Wild side of velvet ». Une histoire de communistes, de révolution et de rock’n'roll. Ça se passera à New York et surtout à Prague, pendant le Printemps de 1968, et puis en 1989. Je voudrais que ce soit un texte un peu plus long que celui-çi. J’ai beaucoup de choses à y mettre !
La reformation des imbéciles, Nathalie Constans, Editions du Chemin de Fer, Mars 2009, 84 pages, 12 euros.
Commander sur le site de l’éditeur.
Demain, l’entretien avec Jean Lecointre, qui a bien voulu répondre à mes questions également.
Note du 26/08/2011 : bizarrement, je suis en train de lire 1Q84 de Haruki Murakami. A priori, rien à voir. Et pourtant… l’ouvrage qui me vient parfois à l’esprit est bien celui de Nathalie Constans. :)

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.