Entretien avec Sylvain Coher, pour Carénage (Actes Sud)

Si je devais trouver un point commun entre Sylvain Coher et son motard, Anton, ce serait cette part de mystère qui l’enveloppe. Il n’est ni motard, ni proche du caractère de son personnage. Rien, dans son livre, ne semble vouloir le trahir : c’est justement là une des difficultés, ou un des choix, c’est selon, du travail d’écriture. Sylvain Coher est pour moi l’anti-thèse de l’écrivain écrivant sur un écrivain se regardant écrire.

La première question qui nous vient à l’esprit, et qui peut paraître évidente, c’est : êtes-vous motard ? Si oui, pouvez-vous nous en parler ?

- Pas du tout. Une 125 poussive tout au plus, il y a quelques années. Par contre j’ai deux amis motards et j’ai souvent pensé à eux en écrivant ce livre. Le reste je le tiens des nombreux blogs et des revues spécialisées. Un simple travail de documentation, comme pour n’importe quel autre sujet.

Le personnage d’Anton est-il proche de vous ?

- Je ne pense pas. Il y a vingt ans peut-être davantage, mettons. Mais c’est un personnage silencieux qui ne donne jamais son avis ni ses pensées et cela facilite son incarnation. J’ai voulu qu’il soit « réaliste » donc détestable et sympathique à la fois. Comme tout un chacun. Mais c’est également quelqu’un qui a une réelle passion et les passionnés sont toujours plus ou moins seuls. Dangereusement seuls.

L’écriture de Carénage, très périlleuse, vous a-t-elle réclamé beaucoup de temps ?

Périlleuse ? Non. Il aura fallu 3 mois entre l’idée et le point final, ce qui pour moi est extrêmement rapide. En octobre dernier je ne savais toujours pas sur quoi j’allais écrire et tout est venu dans un effet boule de neige, difficilement contrôlable. Du coup il y a cette tension presque involontaire sur laquelle l’intrigue repose. Bien que segmentée l’histoire est construite dans cette continuité et je l’ai très peu modifiée. De peur que le fil se rompe. Et parce que cela me semblait tenir tout seul.

Saviez-vous ce qui allait se passer quand vous avez commencé cette histoire ?

- Oui et non. Je savais vers quoi j’allais mais bien trop vite pour tout comprendre. C’est pour cela qu’il y a trois épilogues possibles à la fin et même si l’un se distingue nettement les deux autres restent possibles. Mais ce dont j’étais certain c’est que le paysage aurait la part belle, ainsi que la description des sensations de la conduite.

L’issue n’est pas du tout attendue, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Un évènement surprenant intervient. Du coup, j’ai envie de vous demander de parler de la relation de Leen avec Anton, sans dévoiler les clés de l’histoire. C’est parti ?

- Leen c’est la petite amie d’Anton. A eux deux ils formeraient un jeune couple banal, tel qu’il s’en forme un peu partout au commencement de la vie d’adulte. S’il n’y avait cette moto que Leen déteste car elle lui vole son homme. Une simple machine, dit-elle. Mais qui leur interdit la vie commune dont Leen rêve. Car Anton passe toutes ses nuits sur sa moto. Leen est prise au piège de ses propres contradictions : ce qu’elle aime chez Anton c’est ce qui le différencie des autres garçons, et pourtant elle voudrait une vie plus lambda que celle qu’il lui propose. C’est une jeune femme jalouse et fière qui dépense beaucoup d’énergie pour cacher son romantisme. Je la sens toujours capable du pire pour ne pas perdre la face.

Que représente l’écriture dans votre vie ? A quel point compte-t-elle ?

- Je ne suis pas graphomane, loin de là. Je peux très bien vivre plusieurs mois sans écrire. Sans même penser à écrire. Mais quand ça vient c’est toujours très intense – trop parfois – et je suis distrait, pour ne pas dire plus. J’essaie depuis près de dix ans de vivre de ma plume, comme on dit. Principalement grâce aux résidences et aux ateliers d’écriture. Ecrire est un moindre mal et je ne saurais pas quoi faire d’autre.

Comment exprimeriez-vous le monde qui se trouve entre la littérature et la vitesse ? Ne pensez-vous pas qu’elles sont juste l’inverse l’une de l’autre ?

- Non, je ne pense pas que la littérature puisse être l’inverse de quoi que ce soit. Elle représente comme elle peut ce qu’on lui soumet. Et la vitesse est d’abord une affaire de sensation. La question pourrait être : est-ce que la littérature peut rendre compte de toutes les sensations ? En écrivant Carénage j’ai eu parfois l’impression d’une vitesse réelle, troublante. Si un lecteur peut ressentir la même chose – qu’il aime ou non la moto, peu importe – alors le livre fonctionnera.

N’avez-vous pas peur de l’accueil de votre livre ?

- Si. Mais ni plus ni moins que pour un autre livre. Une peur idiote, très enfantine : ne pas être lu, ne pas être aimé…

Quel est le livre qui vous a marqué, les auteurs que vous admirez ?

- Sans hésitation : l’uruguayen Juan Carlos Onetti. Et n’importe lequel de ses livres. Lorsque deux lecteurs d’Onetti se rencontrent il y a ces sourires entendus, un air de club secret, de conspiration. On y est allé ! Semblent-ils dire en évoquant Santa Maria, la petite ville fictive. Et puis il y a tous les autres, les morts et les vivants. Mais je n’aime pas les inventaires. Onetti me semble parfait, pour ce qui est de l’admiration.

Etes-vous déjà sur un autre projet d’écriture ?

- Non, absolument pas. Je suis en vacances. Je ne sais pas pour combien de temps.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.