Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan

Juste faire hennir les chevaux du plaisir


« Ma mère constituait un champ trop vaste, trop sombre, trop désespéré : trop casse-gueule en résumé » et pourtant Delphine de Vigan s’arrime avec courage à son sujet sur plus de quatre cent pages. Avec son sixième roman publié pour cette rentrée littéraire 2011 chez JC Lattès, l’auteure de No et moi fait son entrée dans le cercle des écrivains romanciers de leur mère.

Rien ne s’oppose à la nuit commence au milieu des années 50. Lucile est le troisième enfant d’une fratrie qui en comptera neuf. Le quotidien de cette famille nombreuse passera sans préavis de la grande joie au drame : les naissances heureuses s’enchaînent et deux enfants mourront accidentellement avant l’âge de quinze ans. « Derrière la mythologie, il y a la mort d’un enfant et l’arrivée d’un autre : une pièce de puzzle qu’on essaye de faire entrer de force ».

En commençant par cette enfance particulière, l’auteure part à la recherche d’une possible faille primitive : celle qui est responsable de la rupture qui arrivera une cinquantaine d’années plus tard, le suicide de sa mère. Paléontologue des relations familiales, Delphine de Vigan se lance alors avec le plus grand sérieux dans une émouvante archéologie de cette femme. Après un long travail de documentation, d’heures passées à retourner les caves des maisons de sa fratrie et d’interviews des différents intéressés, elle reconstruit l’itinéraire particulier de celle qui fut une mère bancale et peu fiable.

Rejoignant ce courant actuel qui régulièrement nous conte les défaillances parentales, Delphine de Vigan, soutenue par un style puissant, émeut profondément : « j’écris Lucile avec mes yeux d’enfant grandie trop vite, j’écris le mystère qu’elle a toujours été pour moi, à la fois si présente et si lointaine, elle qui, lorsque j’ai eu dix ans, ne m’a plus jamais prise dans ses bras ». A l’instar de La Mère Horizontale de Carole Zalberg ou du Personne de Gwenaëlle Aubry, elle nous décrit ces nouveaux ascendants, prisonniers d’une camisole chimique et sensiblement marginaux. Ils sont incapables, malgré eux et pour leur plus grand désespoir, d’incarner le socle et la solidité aux yeux de leurs enfants. Comment alors se construit-on quand l’image parentale, la première que nous ayons du monde adulte, est à ce point instable et faible ? Comment grandit-on aux côtés d’un être potentiellement dangereux pour lui-même mais également pour ses proches ? A ces questions qui ont traversé son enfance, son adolescence et jusqu’au début de sa vie adulte, elle cherche les réponses qui la satisferont.

Depuis maintenant une dizaine d’années, Delphine de Vigan grandit, s’affirme et murit avec talent sous nos yeux. Sous ce nouveau roman, se posent en filigrane les questions que la littérature transporte avec elle depuis longtemps : où s’ancre la maladie psychologique et à travers elle, où s’ancre l’écriture ?

En dehors de son premier roman, récit de son anorexie, Delphine de Vigan pratiquait la fiction pure et s’en sortait avec brio. Parce qu’elle y semblait prête et que cela, à elle comme à nous, paraissait nécessaire, elle publie aujourd’hui un compte rendu de ses prémices, une histoire du terreau qui l’a faite telle qu’elle est. Les petites aventures personnelles des écrivains contemporains nous sont généralement indifférentes et on pourrait facilement lui reprocher ce que Gilles Deleuze fustigeait sévèrement : «C’est vraiment l’abomination de la médiocrité littéraire qui fait croire aux gens que pour faire un roman, il suffit d’avoir une petite affaire privée, sa petite affaire à soi, sa grand-mère est morte d’un cancer, ou bien son histoire d’amour à soi, et puis voilà, on fait un roman» Pourtant ici, il ne s’agit pas de cela. Delphine de Vigan réussit le challenge que chaque auteur devrait prendre la peine de s’imposer : toucher l’universel par le particulier, délirer le cosmos en passant par le cellulaire.

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan, JC Lattès, Août 2011, 437 pages

Articles relatifs :

About Gaëlle Vigouroux

Gaëlle Vigouroux, étudiante en philosophie et lectrice acharnée, a rejoint Paris-ci la Culture en septembre 2011. Amoureuse de Gilles Deleuze et de Lady Gaga, elle nourrit également une étrange fascination pour le nombre Pi. Née en 1989, le jour où Albert Einstein aurait eu 110 ans, elle met un point d'honneur à tirer la langue aux obscurantismes et, à l'image du physicien, tente d'établir l'E=mc² de la culture. Le reste du temps, elle met sa plume aux ordres de Stéphanie Joly et à votre service : pour son plus grand plaisir. Pour la contacter : gaelle.vigouroux@yahoo.fr