Allée 7, rangée 38 de Sophie Schulze

Le dernier taureau de Picasso

C’est un premier roman, mais Sophie Schulze doit écrire en cachette depuis plusieurs années pour atteindre ainsi la précision et la sobriété qui font les bons récits.

Publié à l’occasion de cette rentrée 2011 aux éditions Léo Scheer, Allée 7, rangée 38 est un roman d’une redoutable efficacité. Rien ne dépasse : aucune ornementation superficielle, aucune enluminure factice, pas un bout de gras en somme. Ce texte très fin mais musclé ramène à l’essentiel, à la structure, au squelette de l’Histoire et des histoires.

Allée 7, rangée 38 est un petit habitacle au sein duquel cohabitent, sans s’étouffer le moins du monde, Walter (humble anonyme), Heidegger, Hannah Arendt… Les philosophes, la politique internationale, et la vie d’un allemand exilé à Strasbourg sont tressés ensemble et apparaissent, avec justesse, inséparables.

L’Histoire européenne du XXème siècle, esquissée le temps d’une vie avec talent et précision, et l’existence des différents protagonistes se résument à une brève succession de faits : « Heidegger, comme Walter, n’a cure de la détresse de l’Allemagne« , « Husserl est interdit d’enseignement » et « Hannah Arendt apprend l’existence des camps d’extermination« .

Alice, la femme de Walter, passera six mois dans un camp de rééducation allemand. Six mois qui passent en quelques lignes. Sophie Schulze n’écrit pas ce que nous savons déjà, ce que nous avons lu mille fois ailleurs. Nous lui en sommes reconnaissants.

Parfois la sécheresse de son style renforce la solitude. On en voudrait encore, on trépigne mais cette frustration secoue l’imaginaire et laisse une large place aux inspirations individuelles. Un roman historique qui ne fait pas d’assistanat et qui bannit toute once de pédagogie : c’est suffisamment rare pour mériter d’être signalé.

Ainsi paraît un livre comme le dernier taureau de Picasso : celui auquel ne reste qu’une ligne, la seule indispensable.

 

Allée 7, rangée 38, Sophie Schulze, éditions Léo Scheer, août 2011, 93 pages

 

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About Gaëlle Vigouroux

Gaëlle Vigouroux, étudiante en philosophie et lectrice acharnée, a rejoint Paris-ci la Culture en septembre 2011. Amoureuse de Gilles Deleuze et de Lady Gaga, elle nourrit également une étrange fascination pour le nombre Pi. Née en 1989, le jour où Albert Einstein aurait eu 110 ans, elle met un point d'honneur à tirer la langue aux obscurantismes et, à l'image du physicien, tente d'établir l'E=mc² de la culture. Le reste du temps, elle met sa plume aux ordres de Stéphanie Joly et à votre service : pour son plus grand plaisir. Pour la contacter : gaelle.vigouroux@yahoo.fr