Les infernales, de Stéphanie Hochet

 

Les diaboliques, Henri-Georges Clouzot

Jessica Tignard est une adolescente prodige. Fille chérie de ses parents, élève modèle, jeune beauté à succès, reine des castings : tout lui réussit tant est si bien qu’elle éblouit d’une même lumière ceux qui l’adulent que ceux qui la haïssent. Camille Mouche fait partie des deux catégories à la fois.

Bien que cette dernière ne semble en aucun cas exister aux yeux de Jessica, elle éprouve une fascination haineuse sans bornes pour celle qu’elle admire. Alors qu’elles n’étaient encore que deux enfants, Jessica vola un rôle (publicitaire) à Camille lors d’un casting. Depuis, un fil invisible et venimeux lie les deux adolescentes.

Jessica, elle, semble ne se soucier que d’elle même, et plus encore lorsque Prisca, sa petite sœur, arrive dans la famille. Pour l’adolescente, c’est l’occasion de façonner « son double », et de jouer avec. Cette petite fille, peut-être le plus beau personnage du roman, sera la première victime sacrifiée sur l’autel de l’égoïsme.

Un tragique événement bouleversera tant et si bien la vie de Jessica qu’il en éteindra tous les feux. Pire encore, il en fera une victime par culpabilité, victime par horreur, victime par essence. Au détour d’un hasard, et après des années passées sans la voir, c’est auprès de Camille que la jeune femme cherchera l’écoute et le réconfort nécessaires. Grave erreur.

Jessica ne se forçait pas à rester près de Camille, elle suivait la pente naturelle qui pousse un être instable à vivre dans la sphère d’un oppresseur parce qu’elle lui semble par ailleurs une protection contre un danger plus grand. (…) Ce qui est aberrant devient normal, on finit par croire que tout est pour le mieux. (p. 87)

Qu’est-ce qui fait qu’un être vampirisé, annihilé, reste auprès de son bourreau ? Qu’est-ce qui fait que la gloire et la reconnaissance offerts à un bourreau soient justement le fruit des efforts de sa victime ? Par quelle magie obscure deux personnes peuvent se tenir en laisse aussi longtemps tout en s’inspirant mutuellement autant de haine que d’amour ?

A travers les personnages de Jessica et Camille, Stéphanie Hochet explore deux facettes de la perversité : celle de l’adolescente, bien sûr, qui sait et désire le monde à ses pieds ; celle de la femme adulte qui profite de la faiblesse d’un être pour l’anéantir à son propre profit, lui laissant penser que chacun est indispensable à l’autre.

Plus encore, de Jessica ou de Camille, on ne sait qui est la plus habile dans le jeu de la perversité. Est-ce Camille, esclavagiste moderne, et, aurions nous pu penser, parfait reflet de ce que peuvent être certains patrons de notre siècle ; est-ce Jessica, qui doucement, insidieusement, patiemment, inoculera à sa geôlière la culpabilité que cette dernière lui avait insufflée des années plus tôt ?

Au jeu des vases communicants, tous les perfides s’entendent et dans la tourmente, « on se trompe souvent de personne à détester ».

Les infernales, Stéphanie Hochet, Stock, Avril 2005, 142 pages, 14,50 Euros.

Son site : http://stephaniehochet.net/

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.