Sommeil, de Haruki Murakami

Voici une nouvelle de Haruki Murakami dans son plus enigmatique appareil. « Sommeil » n’est rien moins que le récit d’une femme qui n’arrive justement plus à trouver le sommeil. Non qu’elle soit insomniaque. Elle n’arrive pas à trouver le besoin de dormir : le sommeil ne l’accable ni ne la pourchasse plus.
Mère au foyer et fidèle épouse, la narratrice nous confit qu’elle ne dort plus depuis 17 nuits. Le commun des lecteurs boulimiques l’envie d’emblée. Les pragmatiques pensent aussitôt avoir acquis un ouvrage de littérature fantastique.
Pour occuper ses nuits pendant que son dentiste de mari dort à poings fermés, elle va se plonger dans Anna Karénine, livre dont l’héroïne n’apparaît pas « avant la page cent seize », et donc aux antipodes de notre narratrice que nous voyons évoluer dans une espèce d’intimité calfeutrée. C’est pendant ces heures volées au quotidien contraint qu’elle se permettra après des années de mariage l’achat de tablettes en chocolat. Une moindre révolution pour un symptôme familial des plus inquiétant.
« Je me remémorais la période où l’insomnie me tourmentait. [...] A l’époque,j’étais étudiante, je pouvais m’en sortir, même en vivant dans cet état. Mais plus maintenant. Maintenant j’étais une épouse, une mère. J’avais des responsabilités. Il fallait que je prépare les repas de mon mari, que je m’occupe de mon fils…« 

Il y a donc double opposition dans ce récit proposé par Murakami. Il nous propose en effet d’assister au basculement d’une femme qui constate, grâce au temps qui lui est alloué pendant que sa famille dort, qu’elle aime cette soudaine tranquillité de la nuit, ce moment où elle peut enfin palper que le moment est à elle et que rien, rien même le sommeil ne peut plus venir la perturber, l’entraver dans ses désirs.
La référence à Anna Karénine laisse penser que le déchirement que perçoit la narratrice entre sa vie nocturne et sa vie de famille est un écho (et inversement) à l’opposition mise en place par Tolstoï dans son roman entre Anna et Lévine : l’une symbolisant la passion coupable, le péché, et l’autre la vie bien rangée.
Le personnage de Murakami symbolise un duel qu’il s’amuse à mettre habilement en relief : « Nous étions bien plus jeunes que maintenant, nous étions heureux. Nous sommes encore heureux ensemble, bien sûr. Il n’y a pas le moindre problème à l’horizon. J’aime mon mari. Je lui fais confiance. Enfin, je crois. »

Est-ce la perte du sommeil qui fait que cette femme ouvre réellement les yeux sur sa vie ? Ses désirs ? Est-ce qu’on peut perdre la vie de ne plus savoir dormir ?
En quelques pages, Murakami parvient parfaitement à nous attirer dans un univers bien à lui, où l’on sent poindre une pointe d’angoisse, et où, au détour d’une phrase, on se retrouve embarqué dans une déferlante de souvenirs qu’on aurait pas imaginer tenir dans une nouvelle.
Les réponses à ces deux questions ne sont pas aussi simples qu’on pourrait le penser.
Sommeil, dans son passage de chez Belfond à la version poche sortie chez 10/18, n’a pas perdu, lui, les sublimes illustrations Silver and Night de Kat Menschik.
Sommeil, Haruki Murakami, 10/18, 25 août 2011, 94 pages, 8,20 Euros.

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.