L’autre, avec Dominique Blanc

Anne-Marie (Dominique Blanc) a 47 ans. Elle a un petit ami, Alex (Cyril Gueï), bien plus jeune qu’elle. Elle est assistante sociale. Elle passe donc ses journées à tenter de colmater la brèche qui s’étend dans d’autres vies, qui ne sont pas la sienne. Elle tente de persuader les gens que leur vie n’est pas vide, ou du moins, qu’il ne tient qu’à eux de la remplir.
C’est dans ce contexte qu’elle va rompre. Alex et Anne-Marie sont pourtant bien ensembles, et Alex n’a aucunement l’intention de « rencontrer quelqu’un, quelqu’un de son âge » comme Anne-Marie le lui suggère. Elle rompt pour le laisser « vivre sa vie », et pour tenter, elle, de vivre tout court.
C’est alors que tout bascule, car soudainement, c’est la vie de Anne-Marie qui devient vide : 47 ans, pas d’amant. C’était pourtant son souhait, et c’est donc de sa faute si tout à coup elle n’a plus d’autre occupation que d’explorer son propre vide. Elle n’a plus qu’une idée en tête, connaître l’âge, le nom, la situation, le visage de sa remplaçante. Cette quête l’emmène loin car on comprend que ce qui fait qu’elle se perd alimente son besoin de chercher l’autre, et le fait de trouver l’autre, accentue sa propre dérive.
Voici donc un sombre théâtre danaïdien, comme seules les femmes peuvent les orchestrer ! Anne-Marie cherche et traque l’autre, mais ce qu’elle ne voit pas tout de suite, c’est que traquer l’autre, c’est se traquer soi-même en l’autre. La jalousie n’est que le plus grave symptôme de l’auto-destruction, et à ce jeu, les femmes sont une horde de maîtresses sanguinaires, toujours prêtes à (se)porter des coups. Si les hommes sont jaloux par besoin de possession, les femmes sont surtout jalouses par crainte de ne plus voir leur propre reflet dans le regard de l’autre, de devenir ce vide qui doit être à tout prix comblé, tâche pour laquelle elles sont nées.


Dominique Blanc, magistrale comme d’habitude, porte sur ses épaules toute la tension du film. Elle est la chasseuse, l’inquisitrice et l’instigatrice de son malheur : au fond, n’est-elle pas celle par qui le malheur est arrivé ? Ah ! Obsession terrible qui consiste à créer soi-même un manque pour demeurer dans le désir et la frustration !
Les réalisateurs, Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, offrent là un tableau sombre et angoissant, forçant parfois le spectateur à incarner ce rôle ambigu de L’autre, cette part de nous qui nous inquiète et nous observe, cet autre côté du miroir que l’on surprend parfois au jeu de la liberté, oui, que l’on surprend parfois à danser dans notre dos, comme une ombre de nous-même qui prendrait soigneusement ses aises, pour nous torturer.

Il s’agit d’une libre adaptation du roman d’Annie Ernaux, L’occupation. Il ne pouvait sans doute pas exister plus belle illustration de ce mot, pourtant chassé du titre du film. Comme l’actrice principale, ce film est magistral.

L’autre, Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, avec Dominique Blanc.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.