Polisse, de Maïwenn

L’histoire du dernier film de Maïwenn, Polisse, est tournée en mode documentaire. Elle se déroule au sein de la Brigade de protection des mineurs de Paris. Maïwenn y interprète le rôle d’une attachée de la Mairie de Paris chargée de prendre des photos du travail de la brigade. Munie d’un Leica M8 numérique, elle va suivre 8 collègues au cours de leur quotidien : interrogatoires, descentes, enquêtes, recherches sur le terrain, arrestations. Tout cela dans le cadre d’affaires mettant en jeu la protection des mineurs, souvent victimes de viol, maltraitance, proxénétisme, pédophilie, ou enlèvement.

Pour faire ce film, Maïwenn et son équipe d’acteurs ont suivi un programme très chargé. Maïwenn a elle-même suivi une équipe de policiers pour les besoins de son scénario. Les acteurs, eux, ont suivi des stages d’une semaine chacun, huit heures par jour, avec d’anciens flics, histoire de s’imprégner de la gouaille policière, mais aussi d’un certain esprit.

La Brigade de protection des mineurs de Paris, c’est environ 100 fonctionnaires, et peu de psychologues (un seul en 2004, source officielle : www.4law.co.il/cat505b.pdf) par rapport à ce que nécessiterait la nature des affaires. C’est un service en étroite relation avec l’ASE (Aide sociale à l’enfance), le Parquet, un service qui tourne jour et nuit, qui comprend une cellule de lutte contre la délinquance sexuelle sur internet, une cellule de défense des mineurs étrangers isolés sur le territoire national. C’est aussi l’enregistrement d’une hausse de 31 % de viols sur mineurs entre 1995 et 2004, et d’une hausse de 43 % d’agressions sexuelles sur mineurs sur la même période.

En gros, c’est un sujet sensible, politique, difficile, on ne peut plus sérieux, périlleux. Maïwenn a relevé le défit en compagnie d’acteurs bien choisis, et de cadreurs talentueux.

Le film commence sur un air bien connu des 30-40 ans. L’île aux enfants, les poussettes, les marelles et les paquets de bonbons côtoient en moins de 5 minutes les déclarations d’une petite fille que l’on interroge pour savoir si son papa lui a effectivement « gratté les fesses » et si c’était « sous » ou « sur » le pyjama. L’introduction de Polisse selon Maïwenn ou comment amener le public à réaliser la monstruosité du décalage entre ce que doit être l’enfance et ce qu’on peut en faire.

Tout au long du film, les scènes alterneront entre l’inadmissible réalité et l’espoir ; entre l’horreur et le fou rire aussi, car il faut bien rire de ce qu’il y a de pire si l’on veut survivre à un tel film. On découvre des flics impliqués, désabusés, mais finalement toujours étonnés d’entendre toujours pire. S’habituer serait le pire des crimes. Avec les enfants, ou les ados : pas plus de douceur qu’il n’en faut. On n’est jamais à l’abris d’un mensonge éhonté. Avec les parents, qu’ils soient rendus en larme dans les locaux de la brigade pour protéger leur gosse et accuser leur conjoint, ou qu’ils soient au contraire en position d’accusé, pas de gants non plus, même avec la présomption d’innocence.

Le flic qui bosse à la brigade des mineurs doit garder en tête que seuls les faits comptent, et que ce qui lui sauve la vie, c’est cette porte intérieure qu’il referme lorsqu’il interroge la victime ou le présumé coupable. En cela Polisse évite tout « misérabilisme », tendance qui est justement pointée du doigt dans le film, tout comme le manque de moyens de la brigade, ou encore les rivalités entre les moeurs, les stups, et la police de proximité. Et rien n’est épargné au spectateur : ni le père qui se retrouve là accusé par sa petite fille alors qu’il n’a rien fait, ni celui qui était prêt à vendre sa fille au bled et la forcer à se marier, et donc à avoir des rapports sexuels non consentis ; les jeunes roumaines que leurs familles commencent par entraîner au vol à l’arrachée pour ensuite les réserver à la prostitution ; le bébé enlevé par une mère cinglée échappée de l’asile ; la famille brisée par la malveillance d’un père trop longtemps ignorée par l’aveuglement tout aussi coupable d’une mère ; l’ado prête à sucer pour un portable ou celle qui organise le viol de sa copine par des potes ; jusqu’à l’enfant qui pleure son pédophile, qu’il trouvait gentil. Rien, décidément rien n’est épargné, ni oublié, surtout pas la complexité de telles affaires.

Tout va très vite, est filmé parfois à la volée, mettant en scène des personnages agaçants, touchants, déroutants, inattendus. Jusqu’à cette envolée fantastique des destins, et cette situation qui se retourne de manière très habile, où l’on entendrait presque la mélodie du Lac des signes, tant le jeu des miroirs est admirable de subtilité, nous susurrant à l’oreille au moment du saut final cette phrase diabolique et souveraine de vérité…

Il y a ceux qui s’en sortent, et tous les autres.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.