Têtes mortes, Samuel Beckett

TÊTES-MORTES
d’un ouvrage abandonné – assez –
imagination morte imaginez – bing – sans

Têtes-mortes
Avec ce titre, le ton est donné. Il ne s’agit pas de têtes mortes, mais bien de têtes-mortes, comme d’un porte-clé, un porte-manteau, un porte-bagage. Ci-gisent donc têtes-mortes, mot composé plutôt que sujet épithète. La mort est accolée, plus proche encore.
Ce recueil ainsi nommé commence par un petit texte (le plus long de tous ici, 20 pages en tout) appelé d’un ouvrage abandonné, sans majuscule ni point : sans commencement ni fin. Et c’est bien la fin pourtant qui est recherchée dans tout le recueil : souvenons-nous de Fin de partie, de Mercier et Camier, de En attendant Godot, de Malone meurt, Pour en finir encore, et Soubresauts : ce dernier s’achevait sur ces mots : « Oh tout finir. ». Le premier donc.

d’un ouvrage abandonné
C’est un texte fort, dans lequel l’auteur raconte une journée qu’il n’en finit pas de raconter. Il y évoque sa mère, ainsi, dès le début : « et dehors, ma mère pendue à la fenêtre en chemise de nuit pleurant et gesticulant. » De la mère, il ne montre ici qu’un tronc, à la fenêtre, et comme dans Mercier et Camier et Malone meurt, la mère « gesticule ». Elle apparaît alors au lecteur comme un monstre à tentacules qui « s’agite ». Vêtue de blanc, « sur un fond sombre » de ce blanc qui a toujours fait une « grosse impression » au narrateur, la mère semble sortie de nulle part, d’un vide, d’un néant plutôt que d’un appartement. Apparition fantomatique trop présente, trop envahissante encore pour le narrateur qui est gêné par l’agitation qui l’anime, ce « pauvre amour impuissant » qui fait qu’elle gesticule pour qu’il revienne ou s’en aille, il ne sait pas. C’est donc l’idée qui pourrait faire écho à cette errance tant de fois vue chez Beckett : une mère qui n’en finit plus de l’appeler, de le renvoyer. Alors Beckett invente des pauses à ses personnages. Tous les prétextes sont bons : Malone immobilisé, Molloy itou, Hamm prisonnier de sa chaise, deux clochards attendant Godot, deux cent personnes prisonnières d’un cylindre (Le dépeupleur), Mercier et Camier obligés par la pluie, la faim ou l’ennui de revenir se « poser » à la taverne. «Trêve de ma mère pour l’instant » dit le narrateur. Pouce ! « Tout en n’ayant été de ma vie en route pour quelque part, mais tout simplement en route » dit-il encore : pas encore né, jamais né, toujours à naître et encore trop vivant. Qu’ils sont durs les yeux de la mère qui ne sait pas l’être ! Comme dans Malone meurt, dans une scène similaire, il exprime à quel point c’est dur de ne pas voir sa naissance ratifiée par la mère. Qu’elle ne joue pas son rôle, ou le joue mal. Alors il erre, et il attend, lassé, que tout finisse : « Non, je ne regrette rien, tout ce que je regrette c’est d’avoir vu le jour, c’est si long, mourir, je l’ai toujours dit, si lassant, à la longue. ». Pour le narrateur, visiblement, finir n’est pas tout à fait mourir. C’est « d’être comme avant d’être », c’est à dire retourner. Retourner en dedans.
Dans ce texte, j’ai vu absolument tout ce que je voyais dans le reste de l’oeuvre de Beckett, en condensé : la nécessité de la pause dans l’errance, la fin comme retournement.

assez
Quoi de mieux pour illustrer les propos précédents qu’un extrait du texte suivant :
« Communication continue immédiate avec redépart immédiat. Même chose avec redépart retardé. Communication continue retardée avec redépart immédiat. »
Ici la narration est interrompue par des petits paragraphes de ce genre, des pauses évoquant un flot continu qui se retourne, retourne.

imagination morte imaginez

Plus fort encore, inespéré pour moi tant j’y vois la confirmation de ce que je pressentais ailleurs : « peuvent intervenir, l’expérience le montre, entre la fin de la chute et le début de la montée des durées très diverses, allant d’une fraction de seconde jusqu’à ce qui aurait pu, en d’autres temps et lieux, paraître une éternité. Même remarque pour l’autre pause, entre la fin de la montée et le début de la chute. » Or, chacun sait s’il essaie d’illustrer l’ascension puis la chute d’un objet, qu’il n’y a pas de pause entre les deux. Beckett la crée.
Cet autre texte très court (6 pages) offre un panorama réduit où le temps n’est pas celui que nous connaissons, où l’espace permet des positions qui nous sont inconnues, la lumière et la nuit s’alternent par paliers de 20 secondes… Le blanc y occupe une place très importante autour de deux corps immobiles. Il s’agit d’un « monde à l’épreuve encore de la convulsion sans trêve ».

bing
Directement à la suite du précédent, bing explore semble-t-il un univers assez similaire. Le blanc est très présent encore, symbole de l’innocence et de la pureté. Le corps est blanc et nu.

sans
Ce dernier texte ne s’écarte pas des précédents. Il s’agit d’un panorama où les ruines sont sans relief, « répandues » ce qui n’est pas habituel. En effet, d’ordinaire les ruines sont le témoin d’un passé. Ici il n’y a pas de mémoire, ni de témoignage. Le sable semble envahir l’horizon, qui, à perte de vue, se confond avec le ciel : dès lors la fin est hors de portée du regard. Là où d’ordinaire Beckett enferme ses personnages dans des espaces confinés, ou sur des « buttes », ici le « petit corps gris lisse » semble perdu dans l’immensité. Un paysage qui ne finit pas, qui n’a pas de limites, où la frontière des matières autant que l’horizon sont des objets « lointains », « lointains sans fin ». Seules les ruines ont atteint leur fin puisqu’elles s’affaissent. Les murs tombent, et tout devient poussière. Le petit corps attend la fin et le refuge dans la solitude et l’immensité, coeur battant, terrorisé.

On comprend pourquoi tous ces textes, très courts, ont été réunis en un seul volume. Certains diront qu’il s’agit encore d’une prose absurde d’un Beckett qu’on aura tôt fait d’accuser de falsificateur. On ne peut pas qualifier ces textes d’exercices préalables aux romans (voir la trilogie) de l’auteur. En effet, ces petits textes ont été écrits après. Curieusement, ils sont comme un écho au reste de l’oeuvre, une sorte de cap au pire fulgurant, condensé. Une quête de la fin par le plus court chemin.

Pour les amateurs.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.