Entretien avec Carole Martinez

 

Carole Martinez© Photo PQR / L'Est Républicain et Château de Montal - Saint Jean Lespinasse - France

Pour ceux qui n’ont pas eu le temps ou l’occasion de lire Paris-ci la Culture (Le mag) n°2, voici l’entretien que vous avez manqué. Carole Martinez revient sur l’écriture de son dernier roman Du domaine des murmures, paru chez Gallimard en août 2011, et qui a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens. Pour ceux qui voudraient relire les articles précédemment parus sur le site c’est ici : Du domaine des murmures et là : Le coeur cousu.

Votre dernier roman Du domaine des murmures, a quelques points communs avec Le coeur cousu : il se passe dans une autre époque, assez lointaine tout d’abord. Est-ce l’histoire que vous aviez envie de raconter qui a dicté le temps, ou aimez-vous particulièrement ces époques ?

Je n’ai jamais particulièrement aimé le Moyen-âge avant de m’y plonger pour faire murmurer Esclarmonde. Je suis prof de lettres en collège et je dois avouer que j’ai toujours préféré les programmes des classes de sixième (les textes fondateurs, les contes, l’antiquité) ou de quatrième (le fantastique en particulier) à ceux des classes de cinquième (l’époque médiévale). Mais les lectures, les recherches que j’ai réalisées pour ce roman m’ont emportée.

Le XII eme siècle est intéressant à plus d’un titre : sur le plan littéraire, il voit les débuts du roman (Chrétien de Troyes), l’avènement d’une écriture de création qui travaille bien souvent la matière de Bretagne (Marie de France), et, venant d’Aquitaine, l’art poétique des troubadours gagne l’Europe. La puissance des villes s’amplifie, marquant un tournant décisif dans l’histoire. Le purgatoire est encours d’invention et les femmes peuvent parfois trouver une forme d’émancipation dans la voie mystique, en particulier grâce aux béguinages.

Aujourd’hui « le contentement ne dure pas« 

De nombreuses recluses vivent de l’aumône dans les villes, prisonnières volontaires de réduits plus petits que des tombes, d’autres vivent de leur rente, emmurées dans des cellules plus confortables.

La prière semble alors faire tourner le monde, elle en est, en quelque sorte, l’énergie, l’essence, et le saint est le personnage le plus apprécié de l’époque, le héros par excellence, celui qui accomplit le miracle, le plus fabuleux des exploits. Oui, le moyen-âge devient fascinant pour peu qu’on s’y plonge un peu longtemps.

Remarquez cette réflexion est valable pour tout, la moindre petite chose devient passionnante pour peu  qu’on l’observe, qu’on l’analyse, qu’on lui consacre du temps. Ce n’est pas forcément le neuf, le nouveau qui subjugue contrairement à ce que veut nous faire croire notre siècle, l’accélération est loin d’être source de plaisir, elle peut certes provoquer des sensations fortes, mais le temps offert à une passion, la contemplation, l’imprégnation, la lenteur sont bien souvent sources de bonheur et non sources d’ennui. Le monde consumériste nous pousse dans la vie à un rythme bien différent, il nous impose d’être en prise avec l’air du temps, pas même avec l’instant ou la saison naturelle, mais avec les dernières tendances et l’on jette les choses aussitôt qu’on les a obtenues, le contentement ne dure pas. L’objet désiré, puis acquis est immédiatement démodé, il a perdu toute valeur pérenne, il s’agit toujours de le remplacer.

Je me suis donc immergée dans un monde ancien où l’on vivait à un tout autre rythme, où seule valait la permanence et où le changement n’était en général pas bon signe.

Au XIIeme siècle, ce qui dure a du prix. Je ne dis pas que cette époque est épargnée par les phénomènes de mode, mais ceux-ci sont lents et la majorité de la population ne les repère même pas. Je crois que mon travail d’écriture répond à un besoin de ralentir le temps, de me dégager de cette accélération de notre monde contemporain. Chaque époque a ses inconvénients. La nôtre s’est emballée et semble nous pousser dans une course absurde où passer sa vie à exercer un même métier ou à aimer un même être paraît bien ennuyeux, où l’expérience n’a plus aucun sens, où seules comptent les  » fulgurances », où l’argent, devenue valeur maîtresse, semble prêt à dévorer ses monnaies.

« Mes hommes sont  modelés

dans les côtes de mes héroïnes. »

Le second point commun est la voix des femmes. Dans le premier, qui était une sorte de conte, la voix des femmes, des filles, était très importante. Est-ce lié à la forme narrative que vous utilisez ? Comment l’expliquez-vous ?

J’aime créer des personnages féminins. Cela peut-il s’expliquer ? Je ne sais pas. Il me semble que certains peintres, certains sculpteurs, ont préféré travailler les courbes féminines et d’autres la musculature des hommes. Moi, j’aime créer des femmes et, une fois qu’elles sont là, les hommes arrivent, elles en sont la matrice. Mes hommes sont  modelés dans les côtes de mes héroïnes. Je joue à réécrire la genèse. C’est d’ailleurs merveilleux de voir à quel point le masculin est entré en concurrence avec le féminin pour s’octroyer la puissance du don de vie.
L’homme s’est débattu pour tenter d’ arracher à la femme sa prépondérance apparente dans ce domaine. Et l’imagination (cette autre qualité tellement humaine) des anciens a élaboré des chefs d’oeuvres.

Copyright : C. Hélie - Gallimard

Travailler les femmes médiévales m’offrait une marge de manoeuvre importante : on les connaît si mal ! Un grand historien et grand écrivain comme Georges Duby, qui leur a consacré sa vie, n’a réussi qu’à les entrevoir dans les interstices de l’Histoire. Voilà qui laisse une place considérable au romancier ! Il peut broder dans les blancs, il peut travailler ce tissu tout mité. Les hommes surtout nous ont renseignés sur leurs contemporaines, les hommes les ont dessinées, et, ce faisant, ils ont représenté leurs fantasmes et leurs peurs ou ont tenté de les modeler. Mais il subsiste si peu de traces directes de ces muettes de l’Histoire qu’il ne nous reste qu’à les imaginer comme nous y encourageait Duby.

« Je crois que mon travail d’écriture répond

à un besoin de ralentir le temps,

de me dégager de cette accélération

de notre monde contemporain. »

D’où vous vient ce goût pour les contes ?

Je suis issue d’une tradition orale. Ma grand-mère paternelle vivait dans une loge de concierge parisienne minuscule, une pièce unique et elle me dépliait des histoires dans son réduit. J’ai toujours été fascinée par les contes. Dans Le coeur cousu déjà, j’en ai utilisé un certain nombre. Je tente de jouer une partition entre le conte et le roman, entre la tradition orale et l’écriture, entre le mythe et les petites choses les plus quotidiennes, entre l’espace réduit d’une cuisine ou d’un reclusoir et l’immensité du désert ou d’une forêt, entre le minuscule mouvement d’une aiguille coincée entre le pouce et l’index et la puissance du merveilleux. J’aime cette tension entre ce qui est à « hauteur d’homme », comme l’écrit Jérôme Garcin, et ce qu’il imagine de plus fou.

Les contes sont un art modeste, j’aime leur simplicité, cette facilité avec laquelle on s’y coule quel que soit notre âge, les infinies variations auxquelles ils se prêtent. Ils sont un fil qui nous lie à nous-même, nous les avons lus enfant et nous les relisons adulte avec plaisir. Les contes relient les hommes à travers les siècles, à travers l’espace, on en retrouve partout sur le globe depuis la nuit des temps. Ils sont une présence.

En lisant vos romans, et en comparant le statut des femmes aujourd’hui, il semble qu’il ait moins évolué, que celui des hommes. Y a-t-il un message à lire de votre part ?

Il me semble justement que le statut des femmes a infiniment évolué en occident durant le XX eme siècle, que les générations qui nous ont précédés ont fait sacrément bouger les lignes. En revanche, je ne pense pas que les amours humains soient très différents. Je me souviens avoir été très étonnée par la thèse de Philippe Aries qui affirme dans L’Enfant et la vie familiale sous l’ancien régime que les parents n’aimaient pas leurs enfants au  Moyen-âge et que l’amour n’était alors que filial. Il m’a paru impossible d’imaginer l’homme traversant les siècles sans cet amour pour sa progéniture. J’ai donc travaillé sensations et sentiments humains comme des invariants. Les sociétés ont changé, mais le coeur des hommes pas tant que ça. En revanche, rien n’est jamais fixé, les systèmes changent et l’on peut voir ailleurs à quelle vitesse les droits des femmes peuvent être remis en cause. Les voies d’émancipation que les femmes se sont ouvertes au fil des siècles ont bien souvent été coupées au bout de quelques décennies. Mon héroïne nous encourage à rester attentifs.

Dans Le coeur cousu, il y a du merveilleux, du tragique, de l’absurde. Comment s’est passée l’écriture de ce roman ?

Ce roman m’a accompagnée pendant quatorze ans. L’Espagne du Coeur Cousu est un pays fantasmé. Comme Soledad, la narratrice de cette histoire, j’écris une terre que je ne connais pas, celle, mystérieuse, des origines. J’ai tenté de broder un roman autour de Frasquita Carasco, mon aïeule, autour de son exil ancien, de cette femme déracinée, de la mère de ma lignée.

Rien n’a jamais été écrit dans la famille. Avant ma grand-mère, c’était même le désert : pas de photos, pas de textes, pas de traces, rien que quelques documents officiels conservés avec soin. Mais ce vide n’était pas silencieux bien au contraire, il débordait de possibles, de personnages mythiques qui semblaient venir d’avant l’invention de l’écriture, alors qu’à peine trois ou quatre générations nous séparaient. Frasquita Carasco, mon héroïne, est arrivée jusqu’à moi portée par le murmure des femmes. Racontée, déformée, sublimée par des analphabètes. Mon aïeule a été pétrie par des voix.
J’ai inventé, rempli les trous, joué avec ce personnage magnifique, trop grand pour moi, fort de tout ce qu’il avait traversé, la mer, les sables, le temps, et tout cela sans savoir ni lire ni écrire. Tout cela par la force de la tradition orale.

Ai-je réparé quelque chose en lui offrant ce tombeau de papier ?

Comment est née l’histoire d’Esclarmonde ?

Dans Le Coeur cousu, j’explore l’amour filial, je déplie les sentiments d’enfants éperdus d’amour pour leurs parents, celui d’une fille désespérée de ne jamais avoir reçu le moindre baiser de sa mère et qui se la reconstruit grâce à l’écriture, ou celui d’un fils qui cherche à être regardé par son père tel qu’il est et non tel que son géniteur le voudrait. Dans Du domaine des Murmures, j’ai inversé le point de vue et je m’attache au regard de la mère sur son enfant. Je tente de travailler l’amour parental, parfois démesuré, un amour qui peut étouffer ses petits. Amour magnifique et terrifiant, qui  demande un sacrifice.
Je fais murmurer le fantôme d’Esclarmonde.

Cette jeune rebelle de quinze ans a décidé de désobéir à son père, de s’offrir à Dieu et de se faire emmurer vivante pour ne pas avoir à épouser un jeune chevalier qu’elle vomit. On fait des choses étranges à quinze ans, il arrive qu’on s’enferme à vie dans des actes, des projets, des folies …

Esclarmonde croit se cloîtrer seule avec sa foi, mais elle se retrouve à tous les carrefours, elle qui était gardée par son père depuis l’enfance et ne  rencontrait personne, attire bientôt les pèlerins qui descendent à Saint Jacques de Compostelle et à Rome. Elle découvre le monde à travers leur récit. Elle est morte et vivante, placée sur une frontière entre l’au-delà et l’ici-bas. Elle est à tous les carrefours et il va lui en arriver des choses dans son tombeau. Elle va observer son siècle, depuis sa fenestrelle, elle en deviendra le témoin, gagnera en puissance et imposera sa volonté. Elle priera si bien pour sa communauté qu’elle parviendra même à chasser la mort et la misère du fief et deviendra une sainte populaire pour son petit pays.

Carole MARTINEZ photo C. Hélie Gallimard COUL 2 06.11

Avez-vous déjà commencé à écrire un autre roman ?

J’ai un roman qui est bien entamé, il a servi de matrice à Du domaine des murmures. Une jeune femme contemporaine y entend les voix des six femmes qui l’ont précédée dans le château de son époux. La première à avoir murmuré est Esclarmonde, la recluse, elle devait se tenir tranquille et  vivre dans sa cellule durant trente pages, mais elle m’a débordée et j’ai du lui offrir tout un roman, il lui arrivait tant de choses dans ses quatre mètres carrés. Je vais reprendre mon projet et faire murmurer la deuxième femme du domaine. Il devrait s’agir d’une petite fille en pleine guerre de cent ans. Peu à peu, mon château va s’emplir de fantômes.

Vous imaginez-vous écrire un roman en vous  glissant dans la peau d’un homme ?

J’ai des hommes dans mes romans et je tente d’entrer dans leur peau, dans leur esprit (à que ce ne soit les personnages qui nous occupent). J’ai écrit un roman jeunesse L’oeil du témoin dont le narrateur est un jeune garçon de treize ans. Ce livre est le premier que j’ai mené à bout. Comme quoi tout est possible. Mais il est vrai que je me suis lancée dans un projet de murmures féminins, je n’ai donc pas fini de les faire parler, mais je ne compte pas négliger pour autant les autres cinquante pour cent de l’humanité, bien sûr.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.