A défaut d’Amérique, Carole Zalberg

A défaut d’Amérique s’ouvre sur un enterrement, un autre tombeau. Dans ce troisième volet de la Trilogie des Tombeaux, nous découvrons Suzan, posant son regard sur un passé mouvant, sur des heures où les décisions de chacun faisaient bifurquer les chemins de tous. « A cette distance, on ne perçoit rien du deuil ou d’un soulagement ». Le regard effleure et sonde une famille penchée sur le caveau d’Adèle, la Française. Moment d’infinie étrangeté où l’observatrice voit sans être vue des êtres ignorant tout de sa présence. Sorte de fantôme émanant d’un passé non éclos, non abouti, Suzan revient pour elle-même sur ces heures passées en présence du grand amour de son père. Elle s’interroge sur ces destins d’un autre temps, sur les raisons qui ont conduit son père à vouloir reconquérir la Française, à vouloir lui offrir ce rêve américain dont elle n’a pas voulu, après tant d’années passées auprès de sa propre mère. Mais elle revient aussi sur ce qu’elle a fait de sa propre vie, « il y a depuis des jours une part d’elle occupée à passer au crible ce que jusqu’à présent elle pense avoir été ». Qu’a-t-elle fait de sa vie ? Etait-elle choix ou renoncement ? Qu’éprouve-t-elle pour cette femme désormais morte et enterrée, qui avant sont dernier souffle a pris soin de traverser enfin l’océan pour éconduire son père, l’achever ? Est-ce seulement de la rancoeur, de l’admiration, ou de la jalousie ?..

Après avoir exposé la vie de Sabine et de Fleur, dans La mère horizontale, et avoir donné la parole à Emma (mère de Sabine) dans Et qu’on m’emporte, dans une subtile remontée du temps et des générations, Carole Zalberg choisit cette fois de nous faire voyager plus loin encore, dans le passé d’Adèle, l’arrière grand-mère ayant traversé la guerre, échappé à la déportation, poursuivi son destin et son mari sur le navire de l’exil. Adèle la Française, vue des deux côtés de l’atlantique, vue de deux continents et n’appartenant à aucun d’entre eux, Adèle la femme libre se donnant en spectacle en Amérique, sous les yeux de Suzan. Adèle l’arrière grand-mère découverte par Fleur fouillant le passé et sa famille. Adèle l’insaisissable, l’insatiable.

Carole Zalberg par Anton Reyes

Persécutée et pourtant plus libre que toutes, ne se contentant pas d’espérer la liberté, l’attrapant à bras-le-corps, la saisissant de toute son âme.

Carole Zalberg nous offre un voyage à travers les femmes, où de chair en chair, on voit ce qui a construit la génération suivante. Pour autant, elle ne prétend rien enseigner ni expliquer. Chaque génération prenant ce qui lui est légué, pour devenir ce qu’il en fera, devenir ce qu’il voudra bien faire de cet héritage. Chez Carole Zalberg, l’humain est constitué de ce qu’on lui a donné, de ce qui l’entoure, et de ses choix.

Dans A défaut d’Amérique, trois continents s’observent et portent trois générations. Terres de rêve, terres de revendications, de combats, d’exil ou de fuite : les territoires sont un terreau où chacun décide de ses racines. L’Afrique, où il convient d’aller lutter pour la paix. L’Europe, tour à tour terre d’exil et de fuite, sorte d’espace labyrinthe aux murs mouvants. L’Amérique, terre promise dont on ne veut plus une fois qu’elle est acquise. Tous ces continents portent en eux leur lot de paradoxe. Mais au fond, en effet, quoi de plus sensé que de vouloir investir une terre qui n’a pas encore donné tous ses fruits, qui mérite encore qu’on laboure son terreau pour en extraire la vie ?

L’écriture de Carole Zalberg se fait plus précise encore, archéologue à l’instinct parfait, n’oubliant rien des terreurs ni du courage, mesurant pleinement un passé chargé et mille fois rabâché pour en éclairer les aspects de la plus belle lumière. Sans misérabilisme, sans pathos, avec la juste distance qu’il convient d’adopter pour aborder la vérité.

A défaut d’Amérique est cet espoir de liberté de mouvements, de parole et de pensée. C’est ce moment où l’on prend conscience qu’abandonner n’est pas désaimer. C’est ce triangle où le jeu des regards permet d’éclairer un chemin que la vie cachait dans les fourrés. C’est ce miroir réversible où chacun peut se retourner et tirer les conclusions du passé pour en tirer l’avenir. A défaut d’Amérique, c’est ce fossé creusé profond, fouillé, où l’on enterre ce d’où l’on vient, pour mieux parvenir encore à cet être de liberté que l’on désire devenir.

Un très beau roman, qui vient clore une trilogie magnifique, servie par une grande plume de la littérature francophone contemporaine, d’un genre très rare et précieux.

A défaut d’Amérique, Carole Zalberg, Actes Sud, Février 2012, 214 pages, 18,50 €

Réédité chez Babel en mars 2013, 240 pages, 7.70 €

Vous pouvez l’acquérir ici.

Retrouvez un entretien exclusif avec l’auteur dans Paris-ci la Culture n°4 à paraître cette semaine.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.