Dépouilles, de Eric Pessan

Symphonie tragi-comique du commun des mortels

Dépouilles s’ouvre sur un chapitre judicieusement nommé « décor ». Ce décor, c’est celui de la chambre d’exposition des morts au funérarium. Eric Pessan a écrit un récit a plusieurs voix, tantôt distribuées en solo, en choeur, en trio. Ainsi défilent CEUX qui restent devant CE qui reste de leur parent.
Soupirs contenus, indifférence, bras ballants et impatiences se relaient devant ces morts dont on se souvient parfois à peine et qu’on n’a pas réclamés. Egoïstes, radins, parfois émus et souvent odieux, les personnages se succèdent auprès de la dépouille du défunt, sans plus de considération pour sa mémoire ou sa vie. On le ressent un peu comme cet encombrant qu’on voudrait déposer sur le trottoir un dimanche soir, avant le passage du camion. Egoïste, l’est autant celui qui veut prendre soin du corps, ou l’embrasser une dernière fois, puisqu’on le fait « au cas où » :

« vous ne voulez pas l’embrasser une dernière
fois ? Vous êtes sûre ? Vous risquez de le
regretter vous savez, après il sera trop tard,
vous avez bien réfléchi ? »

Photo : Patrick Devresse http:// www.patrickdevresse.fr http:// remue.net/spip.php?article4589

Quelle est finalement cette dépouille au pluriel dont nous parle Eric Pessan ? Est-ce le cadavre ? Est-ce ce moment de huis clos qu’il nous offre pour faire surgir toutes ces voix, cet endroit dépouillé et impersonnel, que l’on veut universel ? Est-ce cet esprit des hommes vivants, qui, dépouillé de toute empathie dès qu’on touche à la mort adopte ce comportement étrange de la bête traquée, craintive, qui croit entendre chaque fois plus fort : « bientôt, bientôt à toi… »

« je ne lui avais pas dit que je pleurais la nuit,
depuis ce jour où j’avais six ou sept ans, ce
jour où j’avais découvert ma fragilité, ce jour
où j’avais su que la mort pouvait me prendre »

Dépouilles contient à sa manière tout ce qu’inspire la mort et tout ce que cachent les comportements du monde à son égard. C’est peut-être aussi une manière crue de dévoiler ce qu’est le deuil « à l’occidentale ». C’est beau, hilarant, inquiétant, émouvant : la mort vous interroge si bien Monsieur Pessan…

Comédie polyphonique funèbre
paru en décembre 2011
15,5 x 21 cm, 148 pages
isbn : 9782362420177
prix public : 16 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.