Entretien avec Angélique Ionatos et Katerina Fotinaki (II)

Voici la suite de l’entretien avec les deux enchanteresses. Cette fois, elles nous parlent de poésie.

SJ : Votre amour commun pour la poésie vous a rapprochées aussi j’imagine ?

Angélique : Bien sûr. Evidemment. Pour travailler, ou faire quelque chose ensemble, faut-il encore avoir des amours en commun sinon ce n’est pas possible. S’il n’y a pas au moins quelques passions communes qui sont, comme entre nous, la langue grecque évidemment, la guitare aussi, la chanson, la musique, la voix.. ce n’est pas possible, donc c’est vrai que l’amour qu’on a toutes les deux pour nos poètes et pour la langue grecque est aussi une chose très importante dans ce qu’on cherche puisque … c’est ça aussi que jedisais dans mon introduction au disque Comme un jardin la nuit : « Ce n’est pas uniquement qu’on soit grecques toutes les deux, cela ne suffit pas, c’est aussi avoir ensemble une passion. »

SJ : Parlez-nous des poètes grecs..

Katerina (à Angélique) : Toi qui parles mieux, parle de Elytis.

Angélique : Oui.. je parle en notre nom à toutes les deux, on a déjà l’amour pour Odysséas Elytis, qui est un des poètes majeurs de notre pays. Je l’avais mis en musique déjà il y a très très longtemps, lorsque j’ai commencé à chanter en grec, parce que c’est quelqu’un qui m’inspire énormément. Mais il n’y avait pas que lui. Au début, il y a eu Yannis Ritsos et d’autres poètes. Et puis Elytis a été un peu la colonne vertébrale de ce que j’ai fait. Les choses les plus importantes, c’était autour de lui. Même Sappho ! Car c’est lui qui m’a dit que les poèmes d’amour de Sappho m’inspireraient. C’est comme ça que je me suis penchée sur Sappho. Après il y a eu Paroles de Juillet, Marie des Brumes, Monogramme. Ce que j’ai fait autour d’Elytis était extrêmement important pour moi, et Katerina aussi a commencé à composer de très belles musiques sur un recueil d’Elytis. On peut dire qu’Elytis est l’axe, mais il y en a eu d’autres quand même, qui ne sont pas secondaires pour autant. Par exemple pour moi Kostis Palamas est un très grand poète, Yannis Ritsos a été très important.. et puis il y a ceux qu’on adore mais qu’on ne met pas nécessairement en musique. On les aime, mais on ne sent pas qu’il y a quelque chose qu’on peut mettre sur leurs vers. Ce n’est pas toujours absolument indispensable de mettre en musique un poète qu’on chérit.

SJ : Vous connaissez très bien, j’imagine, la poésie francophone (cf : les concerts d’Angélique laissent toujours la place à unmoment donné aux auteurs francophones), et j’aurais aimé savoir ce que vous préférez ? Qu’est-ce qui vous parle le plus ?

Angélique : Moi, mon poète préféré c’est Char. Je l’aime autant qu’Elytis. Pour moi c’est vraiment le pendant d’Elytis. C’est une langue que je connais aussi bien que ma langue maternelle puisque j’ai fait mes études en français, et il y a quand même dans la littérature française des monuments. Que ce soit Eluard, Aragon.. Victor Hugo a écrit des poèmes extraordinaires, et dans les contemporains aussi il y a de très grands poètes francophones.

Katerina : C’est drôle parce que la poésie française je la connais en grec. J’en ai beaucoup lu, mais en grec. J’ai commencé quand j’avais 16 ans, et je n’ai pas encore osé lire les originaux. Il faut que je le fasse… Le mouvement du surréalisme m’a ouvert un monde quand j’étais adolescente parce que  c’était une combinaison de l’art de la poésie, et d’une idéologie. Et ça, j’aimais beaucoup quand j’étais petite. J’ai commencé par là, et j’ai beaucoup lu Aragon, mais toujours en grec. J’ai même travaillé sur Aragon, j’ai fait une petite représentation mais en grec toujours. (Rires). Maintenant je veux vraiment lire les originaux. Je sais que vous avez d’immenses poètes, mais j’ai encore un peu peur de m’y plonger.

Angélique : Il faut la gronder hein ! (Rires)

Pour le plaisir, voici un poème d’Elytis.

JUSTICE INTELLIGIBLE ô

soleil mental ❁ et toi fervent myrte de la gloire

non je vous en supplie non ❁ ah n’oubliez pas ma patrie !

Aquilin son profil est fait

de monts altiers ❁ de volcans aux flancs de vignes striés

de maisons plus blanches

d’être ❁ au voisinage du ciel bleu !

Qu’elle tienne à l’Asie par

certain côté ❁ et soit à l’Europe un peu adossée

l’éther reste son vrai lieu ❁ et la mer son seul horizon !

Et l’on n’y a nul souci de

l’étranger ❁ ni pour son frère une once d’amitié

rien que le deuil ah par-

tout ❁ et la lumière sans pitié !

Mes mains irritées des or-

ties de la Foudre ❁ je les replonge en arrière du Temps

j’appelle aux anciens amis ❁ armés de terreurs et de sang !

Mais le sang a blondi à

force de coupage ❁ et les terreurs ah se sont pétrifiées

et c’est l’un dans l’autre à

présent ❁ qu’en revanche se ruent les vents !

Justice intelligible ô soleil

mental ❁ et toi fervent myrte de la gloire

non je vous en supplie non ❁ ah n’oubliez pas ma patrie !

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.