38 témoins, de Lucas Belvaux

Le film s’ouvre sur un énorme cargo qui se gare au port. Des plans magnifiques, où l’on peut observer le contraste entre cette machine énorme et lourde et le splendide coucher lever de soleil qui l’entoure. La ville est déserte : Le Havre au moment où les volets sont encore fermés, les rues silencieuses. Avec un cadavre de femme allongé sous un porche.

Le film a pour point de départ cette nuit où une femme a été sauvagement assassinée durant de longues minutes de souffrance et d’agonie sous les fenêtres de dizaines de personnes, en plein centre-ville.

Au matin, les policiers se heurteront à 38 personnes qui n’ont rien entendu. 38 personnes qui se précipiteront dans la journée vers le lieu du crime pour y déposer quelques fleurs, comme la ville entière. Sabine Martel reçoit les hommes de nombreuses personnes, venues lui témoigner souvent leur peine, mais aussi pour certains leur remords. Car ce paquet de fleurs déposées là est en fait le cadeau de consolation offert à chacune des consciences des 38 témoins qui n’ont pas osé appeler la police, ou simplement se manifester à leur fenêtre, se gardant bien d’y apparaître.

Lucas Belvaux s’est inspiré de l’ouvrage de Didier Decoin, « Est-ce ainsi que les femmes meurent », qui lui-même s’était inspiré d’un fait réel : le meurtre de Kitty Génovèse 1964 à New-York.

Yvan Attal y incarne Pierre Morvant, celui qui faillira devant sa culpabilité, et mettra tous les autres voisins au pied du mur en allant se porter témoin le premier. Nicole Garcia tient le rôle de la journaliste, qui, dès le départ, ne peut pas croire que personne n’ait rien entendu, et viendra interroger la femme de Pierre, Louise, incarnée par une Sophie Quinton très très juste, (que l’on a déjà vu dans L’Empreinte, de Safy Nebbou, un excellent film avec Catherine Frot et Sandrine Bonnaire).

Certaines séquences sont très très belles, comme ce moment où Louise cherche à débusquer son mari sur les docks, tournant sans relâche avec sa voiture au autour des containers et des machines, inhumaines, au beau milieu de la nuit.

Le film tourne donc autour d’un drame urbain, commun, mis en relief par l’autre histoire, celle du couple qui se demande s’il peut résister à la lâcheté et l’incompréhension de l’inaction, puis du mensonge. Les personnages oscillent par conséquent entre renonciation et entêtement, et se promettent tout et son contraire. Ce qui était tantôt pris pour de la lâcheté par les uns sera pris pour du courage par les autres, et inversement. En cela, Lucas Belvaux montre qu’il a une fois de plus très bien cerné le fonctionnement de l’humain, et ses personnages sont criants d’authenticité.

Jusqu’à ce procureur, qui lorsqu’il découvre le mensonge des 38 personnes interrogées préconise de ne rien faire, et de ne pas ébruiter l’information. Ceci afin d’éviter un scandale public, un procès ingérable qui ne mènera à rien si ce n’est à prouver ce que l’on sait déjà, c’est-à-dire que l’homme est immoral et lâche, et des montées de haine envers les témoins nauséabonds.

« Tout le monde veut comprendre, plus personne ne veut juger ».

Lucas Belvaux nous parle finalement de rédemption par la justice, et non par le pardon. Il nous amène même jusqu’à ce purgatoire de la reconstitution, scène incroyablement longue, filmée en temps réel, insupportable, qui pousse chaque témoin à revivre le calvaire, à se mettre à nu, à exposer sa culpabilité et sa honte. La scène frôle l’indécence : on est dans le malaise, étouffé par notre subjectivité, et on laisse tous faire. Le doute est le maître du jeu.

Un excellent film, qui vous amènera à douter de vous-même : qu’auriez-vous fait à la place de chacune de ces 38 personnes ?


 

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.