Autogenèse, de Erwan Larher (Editions Michalon)

Un homme se réveille seul dans une maison, nu. Il ne reconnaît rien autour de lui, n’a aucun souvenir. Parce qu’il va falloir tout reconstruire, il se prénommera Ikea, puis traversera le jardin en quête de sa véritable identité, son  passé. Mais à ce moment-là, il est bien loin d’imaginer tout ce qui se passera, et où l’histoire se terminera.

« Il était de bon ton, au-delà du jardin, de trouver un sens à sa vie, un but dans sa vie, une femme de sa vie. »

Voici donc le parcours improbable d’un homme qui démarre de rien, pour arriver dans les plus hautes strates de l’Etat. Rien moins que cela. Par quel miracle ? Par quelle nécessité ?

Il y a tout d’abord une histoire de destinée, une destinée inventée et mêlée à tout ce qu’il y a de plus absurde mais aussi, tout ce qu’il y a de plus réel.

Dans Autogenèse, qui se déroule en France, il y a bien eu un président qui un jour, au salon de l’agriculture de 2008 a dit à un homme qui refusait de lui serrer la main « Casse toi pauv’con ». Il y a aussi un CAC, mais il est doublé, c’est le CAC 80. On échange les indemnités de Sécu contre des travaux d’intérêt général : être malade, c’est être délinquant. Surtout quand on n’en a pas les moyens. La culture est malmenée, parce qu’elle n’est pas économiquement productive, ni mondialement compétitive. Les chômeurs et les sans-papiers sont unis dans une même remorque, direction la Centrale. On s’arrange pour maltraiter les gens  « médiatiquement peu audibles et surtout traditionnellement électeurs de l’opposition », on retrouve des quartiers d’affaire en forme de phallus, des émissions télévisées abrutissantes parce qu’émotionnellement très participatives, un nouveau patron se met dans la peau d’un ouvrier, baisse son propre salaire dès son arrivée…

A travers tout cela, c’est-à-dire l’absurde et la ressemblance frappante avec des personnages existants, il y a surtout « La persévérance du réel ». Et mieux encore que la persévérance du réel, nous avons affaire dans Autogenèse à une réalité augmentée. En d’autres termes : la fiction semble mener une bataille très vive contre la réalité, sans parvenir à la transformer réellement, comme échouant à sa tâche :

« Lorsque les gardiens de la paix s’aperçurent qu’il n’avait pas de papiers, il fut de nouveau roué de coups, sans doute pour lui apprendre à n’être personne. » p. 40

Fiction ? Réalité ? Le récit d’Erwan Larher est pétri des deux mondes, et aucun pacte littéraire ne semble avoir été signé.

L’homme qui se réveille au milieu de tout cela semble n’avoir aucun sentiment, mais est animé d’un bon sens reconnu unanimement, d’un idéal communiste qui fonctionne, qui fait ses preuves. C’est un sauveur qui débarque miraculeusement parmi les humains pour en subir toutes les plaintes et les coups, sans jamais ciller, pardonnant toujours, et distribuant la bonté. En somme, un Dieu.

Mais Ikea (c’est son premier nom) change de prénom, et finira par s’appeler Arsène, le prince des voleurs, un Robin des voix, gentleman réformateur au grand cœur. Il sera entre temps Icare, qui veut voler de ses propres ailes alors qu’on lui refuse la liberté d’exister simplement, pauvre homme qui n’est venu à ce monde qu’avec sa nudité, sans passé, sans mémoire, vierge de tout jugement.
Ikea, Icare, Harvey, Arsène : le personnage d’Erwan Larher n’a d’autre alternative que l’alternance des prénoms et des vies ; il doit sans cesse voler de l’une à l’autre, démonté, remonté, et donc échapper à la loi afin de vivre puisque la loi ne permet que la mort. A moins d’être parmi ceux qui la conçoivent…

« La peur est une très efficace manière de gouverner car elle autorise la surveillance et la répression, donc le contrôle. »

Autogenèse est une véritable bible. Tout est dans ce roman : la nature des hommes qui, même bons, finissent par faire malgré eux quelque chose de mal et détruire des vies. Les cycles de l’humanité qui se reproduisent, même si certains d’entre eux ont le désir « d’émanciper l’homme des cycles naturels ».

Autogenèse, c’est l’histoire d’un Christ improbable et idéal échoué à Capitale (le nouveau Paris), échoué dans une réalité empirée. Erwan Larher a redéfini par ce livre l’essence même de l’Humanité dépourvue d’humanité.

C’est la tentative d’un seul homme pour contrer la déshumanisation du monde, la capitalisation des âmes. Il offre là un roman capital, une histoire qui contient toutes les histoires, et qui invite à la réflexion, à tous les sens du terme. Magnifique, emporté, sincère et bon : dans le bon sens du terme.

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Le site internet des éditions Michalon : http://www.michalon.fr/

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.