Entretien avec Erwan Larher

Comment vous est venue l’idée de l’ouvrage Autogenèse ?

J’aimerais bien vous faire une réponse claire et concise, mais je vais malheureusement devoir vous décevoir, chère Stéphanie, car je ne m’en souviens pas.

J’ai écrit les premières pages de ce roman début 2005, reprenant le principe utilisé par Voltaire pour son Candide : comment un « naïf » verrait-il notre monde moderne occidental ? Pourtant, je ne voulais pas écrire un conte. Je désirais en effet que mes personnages ne soient pas des caricatures, mais des êtres de chair et de sang auxquels le lecteur puisse s’identifier. J’ai très vite délaissé ce projet car d’autres m’ont occupé prioritairement, en particulier les représentations de ma pièce de théâtre Dégâts d’ego, jouée au printemps 2006 à Paris, l’écriture d’une série télévisée (qui n’a hélas pas trouvé de diffuseur) et le travail sur Qu’avez-vous fait de moi ?, sorti en août 2010 chez Michalon.

Entre les premières pages de 2005 et la fin 2010, quand j’ai repris le projet, j’avais eu le temps de devenir un autre homme, donc un autre auteur. Je me suis éloigné de Candide, sans toutefois abandonner l’idée d’un personnage qui porterait un regard neuf sur le monde et sur l’(in)humanité qui l’entoure. Ensuite, l’écriture nous mène beaucoup plus loin que là où on pensait aller, et souvent ailleurs.

Quel a été son moteur ?

Le moteur de mon écriture est toujours le même, double : changer le monde tout en donnant du plaisir au lecteur. Je fais en sorte qu’il ait envie de tourner la page (donc j’essaie de lui raconter une histoire (parce que j’adore en lire)), mais aussi qu’il sorte du roman un peu différent de comment il y était entré. Comprenons-nous bien : je n’aspire pas à donner des leçons de morale, savoir-vivre ou autre. J’ai des opinions de citoyen mais je n’écris pas pour les faire partager, plutôt pour poser des questions et pour que le lecteur s’en pose. Je crois profondément que l’écrivain (et plus largement l’artiste) a un rôle social et politique (au sens « d’impliqué dans la vie de la Cité »). Malheureusement, la fonction d’entertainer semble avoir pris le dessus dans le champ littéraire – signe des temps sans doute, dans une société du spectacle et du divertissement.

Si vous deviez le résumer en quelques lignes ?

Diable, une question piège ! Exercice périlleux sans révéler les rebondissements de l’intrigue. J’avais trouvé un pitch pour m’en sortir : « la trajectoire d’un homme sans passé dans une société sans Histoire », mais je doute que cela vous contente. Je peux aussi me tourner vers Le Nouvel Observateur, qui a écrit : « Autogenèse est un Millénium biblique (et bien écrit). »
Ou alors laisser le soin à vos lecteurs de lire votre critique…

L’écriture a-t-elle été fulgurante ou plutôt longue ?

Je travaille en trois temps, pas toujours successifs et plusieurs fois répétés sur la durée de l’écriture : construction de l’intrigue et des personnages (avec des tableaux, des croquis, des flèches, etc.) ; rédaction proprement dite ; relectures (très nombreuses à toutes les étapes, dont plusieurs à voix haute.)

Ces trois temps s’imbriquent, interfèrent les uns sur les autres ; ainsi par exemple, pendant la rédaction, les personnages et les situations m’échappent souvent, ce qui m’oblige à retoucher le plan de l’ouvrage. La relecture d’un passage peut m’amener à déplacer des blocs entiers de texte, ou à supprimer des paragraphes.
Le but est de parvenir, vous vous en doutez, à un équilibre entre l’histoire, le style, le rythme et le sens. Chaque phrase doit sonner juste, mais aussi chaque personnage, chaque événement ; tout cela doit s’emboîter avec précision pour que le mécanisme final me satisfasse. C’est un peu un travail d’horloger.
Très concrètement, les 460 pages d’Autogenèse ont été écrites, jusqu’au rendu des dernières épreuves corrigées et si l’on enlève les deux courtes périodes préliminaires de 2005 et de la fin 2010, en dix mois. Le plus difficile a été d’écrire la « grande histoire » – les changements que le héros occasionne dans la société – tout en restant à hauteur d’homme, celle des émotions et des préoccupations plus ordinaires des personnages, de leurs interactions.

N’avez-vous pas peur qu’on vous définisse comme un écrivain « engagé » ?

Non.
De toute façon, que je le veuille ou pas, je suis engagé, enrôlé de force puisque je suis dans le monde, dans ce pays, dans notre société, dans une certaine catégorie socio-professionnelle. Choisir d’être auteur, c’est un autre engagement, volontaire cette fois, d’autant plus marqué si l’on décide de ne pas seulement divertir le lecteur mais de faire aussi appel à son intelligence, d’essayer de s’inscrire dans l’histoire de la littérature, de construire une œuvre. Cela sonne un peu pompeux, je le conçois, voire immodeste, mais un idéal peut-il être médiocre ou trivial ? Cet engagement a un prix car on sait qu’on va beaucoup travailler pour gagner des clopinettes – à ce niveau, cela tient même du sacerdoce.
Je suis donc doublement engagé.

Enfin, je crois que les artistes et intellectuels ont une responsabilité, surtout quand leur voix porte. Ils doivent parler pour les inaudibles, défendre des valeurs, se montrer exemplaires. Cela ne passe d’ailleurs pas obligatoirement par une parole politique : il suffit de prendre toujours le parti d’exalter ce qu’il y a de plus beau, de plus noble en l’humain ou, à l’inverse, de dénoncer la barbarie, la petitesse, la mesquinerie. Ce que d’aucuns ont appelé faire œuvre de civilisation.

Y a-t-il beaucoup d’Ikea/Icare dans le monde ?

Je vais vous répondre de manière un peu attendue que nous avons tous un peu de ce personnage en nous. Cette voix qui demande toujours « pourquoi ? » face aux injustices, aux incohérences, aux absurdités, aux horreurs du quotidien, elle s’élève en chacun de nous, chuchotis ou hurlement, c’est selon. Pourquoi croyez-vous que le candidat du Front de Gauche soit crédité de 15% d’intentions de vote à l’heure où je vous parle ?

Beaucoup d’entre nous choisissent de ne pas l’écouter, cette petite voix, soit par résignation, soit par égoïsme, soit par lâcheté, soit par passivité, soit par intérêt, les raisons ne manquent pas (Il est d’ailleurs plus difficile de ne pas l’écouter que de la suivre (c’est pourquoi être « de gauche » demande plus d’efforts qu’être « de droite » (ceci n’est pas un jugement de valeur))).

La différence entre nous et mon personnage, c’est que lui, entendant cette voix sans discontinuer à partir du moment où il est jeté dans le monde, décide d’agir, d’autant qu’il se rend compte que d’autres le suivent – et n’allez pas me le comparer à Jeanne d’Arc, hein ?! (Quoi que… (je n’y avais jamais pensé)).

De quel pays se rapproche le plus Autogenèse ?

Ah mais Autogenèse se déroule clairement et explicitement en France.

Oui. Considérez que cette question était justement LA question piège. L’histoire se déroule en France, mais notre société n’aurait pas une tendance à ressembler à certaines autres ?

Si, bien sûr. Le terme si souvent employé de « mondialisation » recouvre cette triste réalité : une standardisation, une uniformisation des désirs, des envies, des modes de vie, des aspirations, des individus. L’Occident a imposé partout son modèle (d’aucuns s’étonnent que ça craque ici ou là, que certains essaient de résister, mais quoi de plus normal ?) et sa Weltanschaung, en particulier des rapports entre êtres humains basés sur la compétition, l’opposition, l’affrontement. Ce sont ces rapports qu’il m’intéresse d’étudier, ainsi que leurs conséquences sur les individus. Le décor dans lequel je déroule mon récit est la France parce que j’y vis, c’est mon pays, ma culture. Mais j’aurais pu situer Autogenèse en Italie si j’avais été Italien. Le roman aurait été le même, seule la toile de fond aurait changé. Vous aurez remarqué d’ailleurs que la ville principale du pays s’appelle Capitale et non Paris.

Si vous deviez attribuer une musique à votre livre, qui collerait parfaitement à son ambiance, ce serait laquelle ?

Après la question piège, la question compliquée… Autogenèse plonge, je crois, le lecteur dans plusieurs ambiances. Ainsi, je n’habillerais pas de la même manière la scène du bombardement de Nantown et la scène de la rencontre entre Jessica et Virgile ; de même, l’errance d’Adèle ne « sonne » pas pareil que l’évasion de la Centrale. Je serais donc bien en peine de plaquer une musique sur mon roman. D’ailleurs, je ne travaille jamais en musique. Cela m’est impossible – d’autant plus impossible que je suis très attentif à la musicalité de mon écriture, à son rythme, donc risque de parasitage. De même, je n’écoute jamais de musique en lisant. Ni en faisant l’amour. En fait, quand j’écoute de la musique, je ne me consacre qu’à cela. Et souvent je braille par-dessus la chanson, ou je danse tout seul. La musique n’est pas un fond pour moi, ni un arrière-plan. Sans doute parce que je suis une rock-star contrariée.

L’écriture et vous, c’est pour la vie ? Comment vivez-vous cette relation au quotidien ?

J’écris des histoires depuis vraiment très très très longtemps et sais depuis vraiment très très très longtemps que je veux devenir écrivain. J’ignore comment cette obsession m’est venue – à force de lire j’imagine – mais j’écris des romans depuis l’âge de 14 ans. Qu’avez-vous fait de moi ?, mon premier publié, est en fait le cinquième de ma bibliographie.

J’écrivais le soir dans ma chambre d’étudiant, la nuit dans mon appartement après le boulot, en vacances, le week-end, dans les salles d’attente et un jour, j’ai décidé d’organiser ma vie autour de cette monomanie. J’ai renoncé à faire fructifier diplômes et expérience professionnelle, renoncé à la mutuelle et aux notes de frais, renoncé à la Gold et aux fringues de marques et j’ai pris un emploi à mi-temps, puis des piges. Déchéance sociale. Pitié et commisération dans le regard de mes proches. Amaigrissement drastique de mon carnet d’adresses.
Mais épanouissement personnel.

Au bout de sept-huit ans de ce régime quasi franciscain, j’ai été publié par Yves Michalon, que je ne remercierai jamais assez de m’avoir accordé sa confiance. Maintenant que mon travail est rendu public, autant vous dire que je ne suis pas près de m’arrêter !

Au quotidien, vous l’aurez compris, je vis très bien une situation que j’ai choisie, voulue, qui fait de moi un homme heureux, à peu près équilibré et plutôt réjoui. C’est sans doute plus difficile pour mon entourage, car écrire est un acte solitaire et chronophage. Il me faut accepter l’idée que je n’aurai sans doute jamais d’enfants, que ma compagne se lassera peut-être un jour de ce temps passé à écrire et non à faire des projets communs, que je finirai peut-être ma vie seul avec mes chats. Ce qui est ennuyeux car je n’aime pas les chats.

Si vous deviez conseiller un film ou un réalisateur aux lecteurs de Paris-ci la culture ?

Fichtre ! Je ne sais pas choisir. C’est même presque une phobie chez moi (cf. le personnage de Jean-Baptiste dans Autogenèse.) En plus, je suis autant fan de La vie de Brian que des Désaxés, aussi ému devant les Lumières de la ville que devant Opening Night. Alors je conseille à vos lecteurs d’être (ou de rester) curieux, de découvrir par eux-mêmes, de ne pas se contenter de ce qui est sous les feux des projecteurs, de prendre des risques.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

 

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Retrouvez ici l’article consacré à son livre Autogenèse.

Article initialement paru dans Pilc Mag n°6.

Photo : Dorothy-Shoes

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.