Entretien avec Nathalie Kuperman




Copyright photo Catherine Hélie Gallimard

Quel était le point de départ de votre livre ?

Le point de départ du livre a réellement été ce coup de téléphone de ma cousine. Je l’ai en effet rappelée tout de suite pour lui donner rendez-vous le lendemain. Le soir même, j’avais écrit les trois premières pages du roman et prévenu mon éditeur du projet ! Ensuite, Marianne, la narratrice/auteur devient à part entière une narratrice/personnage.

La frontière entre la réalité et la fiction, qu’en pensez-vous ? Comment la vivez-vous ?

C’est à partir de cette frontière que je travaille. J’ai souvent, quand j’écris, l’impression d’être sur ce fil qui me permet de passer de la réalité à la fiction au point d’oublier de quel côté je me situe. Dès que je ne me pose plus cette question, j’ai le sentiment d’être dans le vrai, c’est-à-dire dans l’écriture. Et pour moi, écrire, c’est inventer, même lorsque je me réfère à des événements que j’ai pu vivre.

Etait-ce une écriture plus éprouvante que les autres ?

Je dois dire que l’écriture de Nous étions des êtres vivants m’avait déjà éprouvée, parce que le sujet que je traitais se rapprochait de ce que j’étais en train de vivre : le rachat de l’entreprise où je travaillais. Mais l’écriture de ce texte-ci était éprouvante pour d’autres raisons. Prévoir de s’emparer de quelqu’un de la famille pour écrire un roman me plaçait dans une position difficile, et je remettais sans cesse la légitimité de cette position. Pourtant, j’avais bordé les choses dès le départ avec la principale intéressée. L’enthousiasme de ma cousine m’embarrassait plus qu’il ne me rassurait.

Ecrire un roman, c’est commettre un crime ?

Je ne le pense pas, non. Si on a le sentiment qu’un livre peut tuer, c’est que l’on est pris dans un sentiment de toute-puissance disproportionné par rapport à l’acte qu’est d’écrire. Mais nombres d’auteurs se sont fâchés avec leurs proches, leur famille. Il existe toujours cette crainte de blesser, de faire du mal. Et pourtant, c’est avec les autres qu’on écrit, que les personnages soient complètement imaginaires ou réels. Il m’est aussi arrivé d’être prise à partie par quelqu’un qui s’était reconnu dans un de mes livres alors que son image ne m’avait absolument pas traversé l’esprit pendant que j’écrivais !

Quand on lit votre roman, on se dit qu’il aurait pu s’intituler « Tuer la mère ». Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai que je m’intéresse dans ce roman à la filiation de mères en filles. Où je constate aussi que les mères font ce qu’elles peuvent dans la mesure où elles-mêmes ont été victimes de ce qu’injectaient leurs mères en elles. Il me semble que pour « tuer la mère », il faille en avoir les moyens, en quelque sorte. Et les personnages présentés ici, en particulier Martine, est complètement incapable de se défaire de l’emprise maternelle. Elle boit pour rester en contact avec celle qui par ailleurs l’a tant fait souffrir, et elle fait souffrir sa fille à son tour. Finalement seule Paule, l’une des deux filles de Pépé, la grand-mère, a tenté cette expérience. Marianne s’en sort a priori mieux, quoiqu’elle soit encore dans la volonté de retrouver cette mère morte si jeune. Mais j’ai imaginé que Marianne voulait reprendre contact avec elle pour pouvoir enfin lui dire au revoir et prendre sa vie en main.

En quelque sorte, une manière d’être certain pour soi-même d’avancer sans n’avoir rien oublié, pour ne rien regretter ?

Oui, explorer les zones d’ombres, les souvenirs enfouis, les événements traumatiques me permet, je crois, d’avancer en ayant moins peur. Ne rien regretter, je ne sais pas.  Je suis d’ailleurs dans l’incapacité de savoir si je regrette, ou pas, les chemins que j’ai pris. Ne pas regretter est sans doute une manière de s’accepter, de faire avec soi-même.

Dans vos précédents romans, comme  J’ai renvoyé Marta, ou Petit déjeuner avec Mick Jagger on se souvient également d’un rapport à la mère empreint de culpabilité, où la mère ressurgit dans le regard comme en rêve éveillé. Peut-on parler d’emprise ?

C’est vrai que la figure de la mère revient souvent, y compris dans les livres que j’écris pour les enfants ou les adolescents. Et je suis en train de me rendre compte que la culpabilité vis-à-vis de la mère que j’exprime dans mes livres vient peut-être tout simplement d’avoir à survivre si longtemps à la mienne, puisqu’elle est morte assez jeune. Et d’écrire à sa place (elle voulait écrire). Oui, on peut parler d’emprise, mais les formes que l’emprise revêt sont si multiples qu’il est difficile de savoir à quel moment on peut se proclamer libre. Je crois d’ailleurs que la question de la liberté par rapport à l’emprise de la mère ne se pose pas en ces termes pour chacun de nous, heureusement.

On a envie, aussi, de vous demander ce que les hommes ont à voir dans l’histoire finalement ?

Les hommes sont en retrait. Soit ils sont en arrière-fond (le père de Marianne, son ex-mari, Lucien qui tourne dans le dos des deux femmes), soit ils meurent les uns après les autres (le frère de Martine, les amants de Biquette). Les hommes dans cette histoire ne trouvent pas leur place parce que justement, pour revenir à la question précédente, les mères prennent trop de place. Et l’on peut supposer que la fameuse « Pépé la guenon », qui a perdu son mari prématurément et n’a pas voulu refaire sa vie, a entraîné ses filles dans l’idée que les hommes, on pouvait se passer d’eux, qu’ils étaient source de tourment…

Que représente pour vous l’écriture au quotidien ?

Je n’écris au quotidien que lorsque je suis dans l’élaboration d’un roman. Et encore… Je reste de longues périodes sans écrire et, pour me rassurer, je me raconte que le silence est le garant des mots à venir, que quelque chose émergera de tout ce temps « inutile ». Je transforme l’angoisse liée au fait de ne pas pouvoir écrire en promesse pour plus tard ! Je suis souvent dans la procrastination, même dans l’écriture… Le principal pour moi est de savoir que je peux écrire.

Quels sont vos maîtres en littérature ?

Dans le désordre : Georges Bataille, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Georges Perec, Rainer-Maria Rilke, Gustave Flaubert, Dostoïevski… et tant d’autres, vraiment.

L’ouvrage que vous avez lu, lisez, et relirez encore ?

Ida de Gertrude Stein

Quel genre aimeriez-vous aborder sans en avoir encore eu l’occasion ?

Le théâtre. J’ai écrit des pièces radiophoniques pour France Culture, mais j’imagine que j’aimerais écrire une pièce de théâtre destinée à être jouée sur scène. Et le scénario me tente beaucoup aussi.

 

Propos recueillis par Stéphanie Joly

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.