L’illégitime, de Carole Zalberg

Voilà un petit ouvrage aux multiples ambiguïtés. Vêtu de pastel, et donc de petite taille, l’ouvrage réunit d’abord deux talents : Carole Zalberg, qui manie la langue avec une poésie et une précision tout à fait déconcertantes, et Denis Deprez, qui semble vouloir donner à l’impressionnisme tous ses sens.

Sur cette couverture, très sobre, se dessine l’ombre d’une île en réalité lumineuse mais aussi très mystérieuse et complexe : la Corse.

L’illégitime, c’est l’histoire d’une jeune femme attirée par l’île de beauté comme par la terre promise, ces périples antérieurs l’ayant laissée « brisée, perdue ». Lucide, elle voit en la Corse une terre d’espoir, mais aussi un nouveau défi : se faire accepter, trouver sa place tout en faisant preuve du respect qui est dû à ses habitants.

Ce « je » qui nous parle est encore jeune dans le fond, mais l’auteur qui s’y investit  porte sur cette histoire un regard plein de sagesse, avec juste la distance nécessaire, si bien que l’on se retrouve face à un narrateur à deux âges, deux âges pourtant fondus en un seul être.

La jeune femme tombe amoureuse d’une forte tête, un homme plus âgé qu’elle, à la fois tendre et noir à l’intérieur de tout ce qu’il voudrait accomplir, et tout ce qu’il a déjà commis. Et c’est en ces quelques 29 pages que se trouve résumée, dévoilée, confiée cette histoire sans doute initiatique et éminemment touchante. C’est un moment de vie, un instant dans un parcours, et en même temps une expérience hors du commun où quelque chose a été perdu, et autre chose gagné en retour  car l’on finit toujours par retirer quelque chose de nos pertes. C’est un texte dont la teneur fait que nous devons nous garder de juger ce qui est bien ou mal, ce qui est vain ou merveilleux.

C’est aussi une preuve supplémentaire du talent de Carole Zalberg. Il est acquis qu’elle est avec les mots comme un poisson dans son élément, qu’elle manie les émotions et la tension d’un texte avec une grande dextérité, que son écriture peut être à la fois solaire (la Trilogie des Tombeaux) et ténébreuse (Mort et Vie de Lili Riviera). On savait qu’elle pouvait être sensuelle  et libre (L’invention du désir). L’illégitime semble crier que Carole Zalberg peut tout écrire, sous toutes les formes, sur tous les continents, et même, rendre universelle une histoire largement autobiographique, marquer du sceau romanesque ce qui peut être qualifié de fondateur, là où d’autres s’escriment à vouloir rendre le fondateur romanesque.

Un petit bijou serti avec grand talent par Denis Deprez, qui a su finement attirer l’oeil du lecteur sur ses illustrations sans détourner son attention du texte. L’illégitime est de ces petits textes que l’on garde précieusement dans sa bibliothèque, entre La lettre au père de Kafka et Sur la lecture de Proust.

L’illégitime, Carole Zalberg, Illustrations Denis Deprez, Editions Naïve, collection Livre d’heures, Avril 2012, 44 pages, 8 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.