La Destruction du Parthénon, de Christos Chryssopoulos

Qu’est-ce donc que Le Parthénon ? Cet édifice, situé sur l’Acropole d’Athènes, a été édifié pour Athéna, la déesse de la sagesse, de la guerre, protectrice de la cité. Il a également été édifié pour protéger l’argent de la cité. Le monument date de plus de quatre siècles avant notre ère, sous Périclès « premier citoyen de sa patrie », connu pour avoir combattu pour la démocratie. C’est le plus célèbre monument de Grèce. C’est également le plus adulé, le plus protégé. En un mot, il serait le symbole de la ville antique.

 Ce monument a une histoire impressionnante. Au même titre que Sainte-Sophie, à Istanbul, l’endroit a été pillé, réquisitionné au gré des religions de passage. Au départ édifié pour Athéna, le temple possédait une statue qui fut emmenée à Constantinople par un empereur romain, puis perdue, ou détruite. Au VIe siècle, le Parthénon devient une église consacrée à la Vierge Marie. C’est en 1456 qu’il devient ensuite une mosquée. Au XVIIe siècle, le Panthéon est transformé en refuge/poudrière par les Ottomans au cours de la guerre de Morée. Les colonnes et les frises sont détruites.

 Le lieu suscite de nombreuses dépenses de restauration, autant qu’il attire les foules qui viennent du monde entier pour l’admirer, et piétiner ses alentours. Les frises conservées ont été pour la plupart transportées en Grande Bretagne, et la Grèce se bat encore pour les récupérer. Le British Museum en réclame quant à lui l’entière propriété, et souhaite les restaurer.

 En mars 2012, le gouvernement Allemand exigeait la destruction du Parthénon à Athènes, estimant qu’il entraîne de nombreuses dépenses alors même que le pays subit des coupes budgétaires drastiques, qu’il est touché de plein fouet par l’austérité. Pire encore, ils estiment que de nombreux touristes allemands risquent leur vie à aller visiter un lieu qui ne peut être restauré comme il se doit, et devient donc dangereux pour les visiteurs. Et comme s’il n’y avait pas de limites à l’impudence, le gouvernement Allemand a même proposé de détruire le Parthénon, de le transporter en Allemagne, pour l’y reconstruire, et permettre ainsi à la population du monde entier de pouvoir l’admirer « dans de bonnes conditions ».

 Aujourd’hui la Grèce est prise au piège dans un système qui l’accuse de tous les maux, et le pillage se fait d’une autre manière.

 C’est dans ce contexte qu’Actes Sud publie La Destruction du Parthénon de Christos Chryssopoulos, un court roman dans lequel l’auteur imagine qu’un groupuscule nommé « Société des saboteurs esthétiques d’antiquités » fomente secrètement la destruction du monument… et parvient à ses fins.

Le livre s’articule en plusieurs chapitres qui constituent ensemble les pièces d’un dossier. Le témoignage du gardien, le « probable » monologue de l’auteur des actes, quelques autres témoignages et documents écrits, pièces à conviction… tout cela décrit le cheminement de pensées et d’actes de Ch. K, qui sera arrêté, et devra payer pour cette barbarie, « La destruction du symbole ».

 Car c’est bien de cela qu’il s’agit, la destruction de ce « point de repère de la ville », situé sur l’Acropole, ce point culminant d’Athènes qui semble indiquer le chemin du soleil, de la liberté. C’est un repère, un témoin du passé, et les Grecs le considèrent comme leur héritage et leur protecteur, le protecteur de la cité tout entière. Cependant, chacun peut y fouler le sol. « Son image sur un papier froissé jeté par terre. Il se trouvait à chaque coin de rue. Il ne nous appartient en rien et nous, nous l’avons collé partout. » Les yeux de la cité sont tournés vers ce qu’ils considèrent comme leur identité, « Nous ne le laisserons pas s’écrouler ». Qu’en est-il du reste ? De l’humanité ?

 « notre ville et ce que nous faisons d’elle, avec elle, consistent plus en une manière d’être, et non en un lieu dans lequel nous vivons ».

 Dans l’ouvrage, l’auteur des actes explique froidement tout cela, comme dégoûté d’un amour voué à quelque chose qui ne mène finalement qu’au passé, comme si le passé était un refuge vain, une beauté que l’on force à ne pas se défaire, que l’on empêche de vieillir coûte que coûte. « La beauté, c’est une affectation et une hypocrisie. (…) C’est une vertu oubliée. ». Ch. K souhaite-t-il sacrifier cette beauté pour ouvrir les yeux du monde ? Qu’est-ce qu’un symbole au fond ? « reconnaissant quand même que l’oeuvre d’art relève fondamentalement de l’inédit et de l’étranger absolu, mais ayant en horreur l’idée de sa conservation au-delà du temps de l’histoire »… Et qu’en est-il de l’Histoire au-delà du monument témoin ? Peut-on se passer des symboles pour garder le symbolique en mémoire ?

 Tout cela laisse penser que quelques Grecs aujourd’hui se disent peut-être que ce symbole, c’est tout ce qui leur reste. Et Ch. K (lettres qui ressemblent étrangement au nom de l’auteur, phonétiquement), d’avouer : « Je ne voulais pas détruire. Mon but n’était pas de priver quiconque de quelque chose de précieux. je cherchais seulement à nous libérer de ce que d’aucuns considéraient comme la perfection indépassable ». Ces mots résonnent étrangement.

 Enfin, il y a cet épilogue, qui dit que la pierre édifiée puis détruite peut être édifiée à nouveau, plus forte encore, et traverser les âges. Mais que l’Histoire et les hommes sacrifiés au nom des symboles ne sont plus, et seront vite oubliés, relégués à ce temps du rêve, aperçu puis dilapidé.

 Un ouvrage  remarquable, un hommage à la Culture subversif et dérangeant, qui suscite des interrogations sur le sacré, et l’emprise qu’il exerce sur nos réalités.

 

La Destruction du Parthénon,

Christos Chryssopoulos, Actes Sud,

Mars 2012,

96 pages,

12 euros.

 

Traduction d’Anne-Laure Brisac.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.