Ayako, de Tezuka

Vous connaissez certainement Osamu Tezuka. Ou si vous ne le connaissez pas, vous connaissez au moins l’un de ses personnages : Atro Boy, manga publié pour la première fois en 1952. Osamu Tezuka est considéré comme l’un des piliers de l’histoire du manga. Son oeuvre est monumentale (plus de 700 albums manga) et très riche, tant les thèmes sont variés : il s’est appuyé sur la science, la nature mais aussi la philosophie pour construire son oeuvre. Il a publié des séries telles que BlackJack, qui n’est plus éditée et dont certains tomes sont introuvables, L’histoire des 3 Adolf, La vie de Bouddha, MW… Ses fans sont nombreux à travers le monde.

Ayako a une première particularité : le manga s’étend sur 24 ans. Divisé en trois tomes, l’histoire commence à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour se terminer en 1973. La seconde particularité est que le récit est totalement dépourvu d’humour. Il est au contraire axé sur ce qu’il y a de plus immoral et immonde dans la famille Tengé, habitant Yodoyama, un village situé au nord de Tokyo.

En 1949, Jiro Tengé rentre de la guerre non comme un héros mais comme une honte aux yeux de son père qui considère que tout soldat doit mourir en martyr, surtout dans un contexte de défaite. Il découvre qu’il a une petite soeur. Mais au lieu de s’en réjouir, il soupçonne très vite l’impensable, qui n’est autre que la vérité : son père a conçu la petite Ayako, 4 ans, avec sa belle- fille, la femme du frère de Jiro.

Le jeune soldat tout récemment revenu du front s’adonne malgré lui à des activités fort louches, à la demande du gouvernement mis en place par les Américains installés à Tokyo après leur victoire. Bientôt, Ayako et sa nounou seront témoins de ce qu’il ne fallait surtout pas voir. Jiro, qui au départ voulait protéger la petite, se rend alors complice de la réclusion forcée de l’enfant, pour sa propre protection.

Se succèdent alors des événements d’une immoralité et d’une injustice implacables. Ayako, objet du destin et jouet des hommes, grandit durant 24 ans dans une cellule d’où elle ne peut sortir, devenant alors de plus en plus sauvage, et de plus en plus naïve… presque animale.

Osamu Tezuka crée un personnage de recluse assez crédible, au coeur d’une histoire somme toute assez réelle, dénonçant les abus commis dans les campagnes, et envers les femmes en général. Nous sommes dans une société patriarcale où la femme n’a qu’une place secondaire, où la fierté des hommes passe avant tout.

Il paraît que Tezuka a mûri l’histoire d’Ayako dans sa globalité avant de passer à l’étape de l’écriture. Il enferme non seulement son personnage dans une cellule, mais aussi dans une solitude et dans une impasse insurmontables. Le destin sciemment gâché de cette jeune femme dont l’épanouissement est interdit apparaîtrait presque comme du sadisme si l’on ne savait que Tezuka cherchait précisément à étudier ces moeurs, et à les dénoncer. Tous ceux qui l’approchent et la désirent finissent par être punis, y compris le lecteur, chez lequel quelque chose se brise, au moment où le manga s’achève.

Probablement l’une des pièces maîtresse de l’oeuvre de Osamu Tezuka, qu’il est très difficile de se procurer aujourd’hui. Espérons que Delcourt réédite ce chef-d’oeuvre pour le plaisir de tous.

Ayako, L’intégrale, Delcourt, mai 2011, 703 pages.

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.