Entretien avec Karla Suarez

« La Havane année zéro » ressemble à un récit-spirale. Le personnage principal, Julia, présente petit à petit les autres protagonistes, les situations de chacun ou plutôt ce qu’elle croit qu’elles sont, et au fil de son récit les données se retournent, mais les différents indices s’assemblent au fur et à mesure jusqu’à la toute fin du récit. Comment avez-vous construit et rédigé votre roman ?

Au début, je n’avais que l’idée principale et quelques petits éléments pour commencer. Je savais que le téléphone avait été inventé par l’italien Antonio Meucci avant Graham Bell pendant son séjour à La Havane au XIXè siècle. A partir de là, j’ai imaginé qu’il pouvait exister, à Cuba, un document original qui permettrait de le prouver. Alors j’ai imaginé qu’un peu plus d’un siècle plus tard, en 1993, les différents personnages du roman seraient intéressés à l’idée de trouver ce document. Je savais que, dans cette histoire, tous les personnages devaient mentir pour atteindre leur objectif, que tous devaient faire des alliances entre eux et qu’après, tous devraient briser ces alliances. Je savais qu’au début, le personnage principal, Julia, ne savait rien, elle ne connaissait pas les autres, elle ne connaissait donc pas non plus les relations qui existaient entre les uns et les autres. Je savais que tout ça, elle devait le découvrir pendant le roman. Alors, avec ces éléments, je me suis plongée dans l’histoire et, petit à petit, j’ai commencé à découvrir les choses presque en même temps que Julia. Elle est mathématicienne, donc sa façon de penser est très structurée. Moi, je suis ingénieur informatique et j’ai beaucoup étudié les maths, donc j’ai suivi sa façon de raisonner.  J’ai me suis beaucoup amusée, parce que pendant l’écriture, j’ai dû faire des schémas, des tableaux pour organiser les éléments que Julia découvrait peu à peu. C’était comme une enquête policière, parce que la seule chose dont je n’avais aucune idée c’était qui avait ce document. C’est une chose, vraiment, que j’ai découvert à la fin du roman. Exactement comme dans une enquête policière.

Pouvez-vous nous parler plus précisément du personnage de Bárbara, qui est un personnage secondaire et pourtant important ?

Bárbara c’est une journaliste italienne qui arrive à Cuba, elle aussi avec l’intention de trouver le document. Elle veut avoir le « scoop » journalistique au sujet de l’invention du téléphone et pour y parvenir, elle est prête à tout. Mais elle va se retrouver très impliquée dans une histoire qui va se révéler plus compliquée que ce qu’elle avait imaginé.

Quels conseils pourriez-vous donner à un(e) touriste français(e) qui souhaite aller à Cuba pour faire connaissance avec le peuple cubain ?

Bon, il faut y aller quelques jours, plus d’une semaine bien sûr, et rester dans la (ou les) ville(s). Les villages touristiques avec des plages sont très jolis, mais ce ne sont pas les endroits les plus judicieux pour rencontrer le peuple cubain. Parfois, c’est mieux se loger chez les particuliers parce que comme ça, on est plus proche des gens, on peut prendre le petit-déjeuner avec eux et on peut parler tranquillement comme à la maison. Il faut marcher dans la rue et parler avec tous, car nous, les Cubains, nous sommes très enclins à engager la conversation. Ce n’est pas difficile de parler avec les gens et, en général, les Cubains là-bas sont sympas et chaleureux.

« La ville est devenue peu à peu obscure et silencieuse, et les amis ont commencé à partir. »

Le livre se passe en 1993 à Cuba, après la chute de l’Union Soviétique qui provoque l’effondrement du commerce de Cuba avec le bloc soviétique, un profond isolement économique du pays, d’où cette grave crise appelée la « Période Spéciale ». Ce terme est-il apparu tout de suite, au moment où se vivaient ces difficultés ou plus tard, avec du recul ? Vous étiez à Cuba dans ces années-là, comment avez-vous vécu la « Période Spéciale » ? 

Le terme de « période spéciale » est né à partir des années 70 quand le pays a commencé à développer la « doctrine de la guerre de tout le peuple » pour préparer la population à se défendre contre une possible agression militaire des États-Unis. Ça s’appelait « la période spéciale en temps de guerre », le peuple devrait donc lutter et résister en conditions difficiles de guerre. En 1990, Fidel Castro a parlé pour la première fois d’une « période spéciale en temps de paix », ça voulait dire que le pays pouvait se retrouver sans approvisionnement et tomber dans une grave situation de crise économique à cause des changements dans l’Union Soviétique et le reste des pays communistes et à cause du blocus des États-Unis existant depuis les années 60. Et déjà en 1992, Fidel Castro a parlé d’une « période spéciale critique ».

J’étais là-bas à ce moment-là, je suis partie en 1998, donc j’ai passé à Cuba toutes les années les plus difficiles de cette période. Pour moi, au début les choses étaient très confuses. J’étais étudiante et tous les jours il y avait quelque chose qui changeait : les magasins ont commencé à fermer, la nourriture a commencé à manquer, les coupures d’électricité ont été de plus en plus fréquentes, la ville est devenue peu à peu obscure et silencieuse, et les amis ont commencé à partir. Ça n’a été pas facile, un monde s’est terminé et un autre a débuté, celui du dollar. Mais ce monde n’était pas pour moi ni pour les Cubains comme moi. Nous avons vécu une exclusion du pays dans le pays, c’est ça ma sensation, nous devions travailler, aller dans les champs, travailler dans la construction, tout faire pour résister, mais le pays n’était pas pour nous, il était pour les touristes et pour les gens qui avaient des dollars. C’était triste. En même temps, moi j’étais tellement occupée à essayer de trouver des choses pour chez moi et à « résoudre » ma situation que je n’avais pas beaucoup de temps pour me lamenter, il fallait continuer et survivre.

« C’est comme ça dans les îles, 

la mer c’est la fin et le début de tout. »

Dans « La Havane année zéro », vous parlez du Malécon, ce front de mer, qui a tout vu, tout vécu, toutes ces tranches de vie qui se déroulent chaque jour devant lui. Vous parlez aussi de la mer qui écoute les gens, qui apaise, qui console. Reinaldo Arenas parle aussi beaucoup de la mer dans ces écrits. Elle semble jouer un rôle très important pour les Cubains. Cette mer qui entoure Cuba semble être à mi-chemin entre la mer qui encercle, isole et enferme, et la mer dont l’horizon permet tous les espoirs. Qu’en dites-vous ?

Oui, c’est tout à fait ça. Virgilio Piñera, un autre grand écrivain cubain, a écrit un poème dans lequel il parle de « la maudite circonstance de l’eau de toutes parts1 ». C’est comme ça dans les îles, la mer c’est la fin et le début de tout.

Le livre est-il édité en espagnol, et si non, pourquoi ?

Il n’est pas encore édité en espagnol, mais j’espère qu’il va sortir quand même. Jusque-là, j’ai publié mes romans en Espagne d’abord et après en traductions, mais cette fois-ci, c’est l’inverse, et je ne sais pas exactement pourquoi. Peut-être que c’est à cause de la crise en Espagne, il y a des choses qui ont commencé à changer et malheureusement l’édition est toujours un des premiers secteurs à ressentir les effets des crises.

Vous avez fait des études plutôt techniques. Dans ce livre, on a un aperçu de qui peuvent être les grands scientifiques dont les théories vous nourrissent. Mais quels sont vos maîtres en littérature ?

J’ai beaucoup « d’amours littéraires », alors je vais faire une petite liste, je sais que je vais sûrement oublier quelqu’un, mais c’est compliqué parce qu’il y a beaucoup d’auteurs que j’aime et qui ont été mes maîtres. Alors, je commence par les Russes du XIXè siècle Dostoïevski et Tolstoï. Je m’arrête un peu en Europe avec Kafka, Italo Calvino, Dino Buzzati, José Saramago, Victor Hugo, Sartre, Boris Vian et Camus « mon amour », et je fais un petit voyage pour récupérer Virginia Woolf. Après je prends l’avion, et aux États-Unis j’ai Edgar Allan Poe, Henry Miller, Salinger, Hemingway et Ray Bradbury. Je descends le continent vers le Sud et j’ai Carlos Fuentes (qui malheureusement vient de mourir), Julio Cortázar, Borges, García Márquez et Mario Vargas Llosa. A ce point, je vais chez moi avec Alejo Carpentier, Virgilio Piñera et Antonio Benítez Rojo. Voilà ma petite liste.

Vous avez quitté Cuba en 1998. Lisbonne est-elle « votre ville » dans le sens que lui donne Circé dans « La Voyageuse » ? 

Je suis à Lisbonne depuis deux ans, et pour l’instant j’adore vivre ici. Après, je ne sais pas ce qui va se passer. En tout cas, je crois que « ma ville » dans le sens que lui donne Circé, c’est définitivement La Havane.

Et si Cuba changeait, aimeriez-vous retourner y vivre ?

Peut-être oui, mais ça dépend du changement bien sûr.

Vous avez publié trois romans, à peu près un tous les six ans. Avez-vous un nouveau roman en préparation et devrons-nous attendre 2018 pour le lire ?? ;-)

 Entre roman et roman j’écris d’autres livres (des nouvelles, des livres de voyages, des livres pour enfants) mais ils ne sont pas publiés en France (seulement les livres de voyage). Le problème c’est que pour moi, un roman a besoin toujours de son temps : le temps de formation des personnages, le temps de s’imprégner de l’histoire, le temps de recherche (s’il faut faire des recherches) et le temps de l’écriture. Écrire un roman, c’est comme vivre une vie et pour ça, moi aussi, j’ai besoin de temps. Mais, quand même, je suis déjà en train de travailler à un autre roman, et donc j’espère le finir avant 2018 !

 

Note 1 : Lire ici une partie du poème La Isla en peso (Tout le poids d’une île) en espagnol :

http://www.cubaliteraria.com/autor/virgilio_pinnera/antologias.html

 

Note 2 : voir ici Karla Suarez parler de « sa ville », La Havane :

http://www.lemonde.fr/voyage/video/2010/08/26/plan-skype-a-la-havane-cuba-avec-l-ecrivaine-karla-suarez_1402648_3546.html

 

Voir aussi l’article consacré à son livre « La Havane année zéro » 

Propos recueillis par Lamalie

 

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