Les veilleurs de chagrin, de Nicole Roland

Vers le néant, la vie.

Le roman s’ouvre aux abords d’un cabinet psychiatrique. Esther s’interroge sur ses relations avec sa mère qui peu à peu perd la mémoire. A défaut de pouvoir converser simplement avec elle qui ne l’entend plus, et même parfois, ne la reconnaît plus, Esther fait une analyse pour comprendre la nature de ses sentiments, et peut- être ceux de sa mère à son égard. Dans un même temps, elle perd son père, qui meurt dans ses bras alors qu’elle lui dit qu’elle l’aime.

Nicole Roland © D.R.

Il y a donc tout d’abord ces dualités intimes : l’incompréhension réciproque avec la mère, l’amour du père, et l’analyse comme tentative de guérison d’une souffrance sur laquelle on ne peut encore mettre un mot bien défini.

Et puis il y a le Kosovo. Esther est aussi anthropologue à l’Institut des Sciences naturelles, et elle doit partir en mission dans les Balkans, où le Tribunal Pénal International a décidé d’exhumer les corps afin de pratiquer des autopsies précises des ossements, et tenter d’identifier les victimes de la guerre et les conditions exactes de leur mor t.

« Je porte son deuil et elle est vivante. Jamais, elle ne prononcera le « je t’aime » que j’ai tant espéré. Elle n’entendra plus le mien. » (p. 177)

Le roman s’articule donc autour de ces trois points : un réel deuil, celui du père. Un deuil « blanc », celui de la mère, qui est toujours vivante mais avec laquelle la communication n’est plus possible, et l’effacement au monde de plus en plus angoissant. Et le deuil de ces corps anonymes à qui l’on doit justement redonner une identité, sans pouvoir les connaître mais connaissant ce qu’il y a de plus intime en eux, grâce à la science : les conditions de leur mort.

Entre acceptation et renonciation, entre réhabilitation des corps et abandon des âmes, Nicole Roland tisse un roman psychanalytique, à la fois intime et universel. Un espace où le moi doit trouver sa place et sa manière d’avancer, en acceptant l’inéluctable, l’inconcevable. Un roman magnifique : il vient affirmer le talent d’une romancière qui nous avait déjà éblouis avec un premier roman remarquable.

Les veilleurs de chagrin, Actes Sud, 2012.

Voir également l’article au sujet de Kosaburo, 1945, le premier roman de Nicole Roland.

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.