Nocturno, de Tony Sandoval

Si vous ne vous souvenez pas de Tony Sandoval, vous vous souvenez sans doute de son fameux Le cadavre et le Sofa, publié en 2007. Deux tout jeunes enfants découvraient au milieu des champs un sofa… et un cadavre, celui de Christian, laissé pour mort en pleine nature. Ils vont tenter de comprendre leur découverte, et ce qu’il s’est passé. Pendant l’histoire, on voyait le corps pourrir à mesure qu’on en apprenait le passé. Installant ses personnages dans un univers sombre, glauque, l’auteur réussit à attiser notre curiosité, et nous maintient dans une lecture aux frontières de l’angoisse et du merveilleux.

Dans Nocturno, Seck vit avec son oncle et lorsqu’il s’enfuit, n’en pouvant plus de cette vie, son père, mort depuis dix ans, vient le hanter en lui disant comment agir à chaque instant. Le jeune homme, dont les actes sont désormais édictés par un cadavre ambulant des plus sinistres, et dont on ne comprend finalement pas bien les intentions, va sombrer et disparaître. Mais peu avant, il avait rencontré Karen, une jeune femme tombée amoureuse de lui et de sa musique, et qui n’a pas peur du danger.

Dans Nocturno, comme dans Le cadavre et le Sofa, on ne saurait donner un âge précis aux personnages. Ils sont à la fois très enfantins, avec des traits assez androgynes pour les garçons, et vivent malgré tout des événements faisant indéniablement partie du monde des adultes. On pense à Tideland, de Terry Gilliam L’auteur manie très bien les points de vue, de manière à ce que l’on se demande un instant si la situation est normale. Mais puisque ça n’a pas l’air d’étonner les personnages… alors ça fait partie du monde de Tony Sandoval. Du moins celui qu’il nous offre.

Ainsi, toutes les petites folies (traduisez, vues de l’esprit, hallucinations) de Seck et ses compagnons deviennent pour nous une réalité dense et inquiétante : tels ces monstres marins qui flottent dans les airs à la recherche de la déstabilisation de l’esprit qui les conçoit.  Mais il ne faut pas s’y tromper : nous ne sommes ni dans le merveilleux, ni dans le fantastique, et c’est ce qui fait l’originalité de Tony Sandoval : là où d’autres dessinateurs consacreraient dans le récit des pages spéciales destinées à nous montrer l’inimaginable, comme des pages explicatives, il intègre ces perceptions pour le moins déroutantes au paysage enveloppant la plus crue des réalités.

Un univers qui va bien avec l’ambiance métal rock du récit, fait d’amour, de tempêtes, de sang, de nuit et de cadavres renfermant des âmes en mal d’occupation… Tony Sandoval est mexicain, il a 35 ans. Son album Nocturno, publié dans son intégralité aux éditions Paquet est un petit bijou placé sous le signe de l’étrange et de l’angoissant, avec un dessin métamorphe et dont les couleurs sont toujours choisies pour les circonstances, ce qui fait qu’elles changent souvent au long du récit, virant parfois du pastel au rouge sang. L’auteur confirme un talent original et impeccable, et retrouver Nocturno en un seul volume est tout simplement un régal.

Nocturno, Tony Sandoval, Editions Paquet, juin 2012, 224 pages, 25 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.