A la lisière, François Poirié

François Poirié a publié cette année un court essai sur « dix thèmes délaissés » parmi lesquels on trouve (on ne peut dire qu’on les retrouve, puisqu’ils sont
délaissés) : La promesse, la lassitude, la dette, le compliment, la grossièreté, la gêne, la négligence, la perte, l’indécision, l’enfance. Il se propose clairement non pas de « s’intéresser » comme tout le monde, à ces notions, mais de les « interroger ».
De la promesse, il explique qu’elle implique de «s’engager à faire demain ce que je dis aujourd’hui que je ferai», qu’elle met en jeu «une permanence dans le temps, un maintien de soi, une identité de soi irréductible» et que partant, elle a d’autant plus de valeur qu’elle peut ne pas être tenue, qu’en somme, nous ne l’acceptons que parce que nous faisons confiance. La lassitude serait un lac noir, auquel nous ne pouvons rien, que nous ne pouvons expliquer. La dette provoquerait à tout coup une situation dominant/dominé, il vaudrait mieux n’être jamais redevable de rien, être dans l’échange simple, ou bien simplement aimer, puisque l’amour est un échange ou n’est rien.

La grossièreté ? C’est une explosion salvatrice. La gêne ? Odieusement contagieuse, aériènnement transmissible. La négligence ? Une amie fausse dans laquelle on se vautre et dont on se repaît pour mieux nous faire dévorer en retour. La perte comme continuité, cycle normal de la vie, puisque tant que nous perdons, c’est que nous avons quelque chose. L’indécision comme perversion, comme lâcheté, régression ou altruisme : se confondre dans la stagnation. On n’avance ni ne recule, on attend, et l’infinité des choix reste éternel.

François Poirié termine par l’enfance, en une manière de régression, ayant parcouru tous ces thèmes auxquels il a visiblement beaucoup réfléchi, qu’il a
enrichi de références littéraires (Proust, Cixous…) et philosophiques (Kant, Pontalis…) somptueuses. Il parle bien sûr de sa rencontre avec Nathalie Sarraute, premier écrivain qu’il a interviewé à l’âge de 20 ans, et avoue que pour lui « La littérature, c’est l’enfance retrouvée ». Un ouvrage infiniment riche et bien senti, qui vous donne envie de plonger encore plus loin dans la réflexion, de l’accompagner dans son questionnement. Un essai sans prétention, comme à son habitude : François Poirié développe avec dexterité, gourmandise, et humilité des sujets laissés à la lisière, à la marge, au ban de la pensée. A lire !

A la lisière, François Poirié, Actes Sud, Avril 2012.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.