Anne-Sylvie Sprenger : un écrivain qui flirte avec le mal

Anne-Sylvie Sprenger (Photo Grégoire Peter)

Anne-Sylvie Sprenger vient de publier son quatrième roman chez Fayard. Dans ses histoires, il est souvent question de mort, et parfois même de désir de mort. Le désir est d’ailleurs présent dans tout son univers, même s’il est souvent en décalage avec l’idée que l’on se fait de lui. L’écrivain a sû forger un univers singulier très très vite, où se cotoient le sombre, la perversité, et l’amour. Tout cela mêlé. Rencontre avec une plume sans équivalent qui ose se coltiner des fantasmes intouchables.

Qu’est-ce qui vous a inspiré Autoportrait ?

A la sortie de chacun de mes précédents romans, lors d’interviews et de discussions autour de mes livres, toujours la même interrogation pointait le bout de son nez : quelle en était la part autobiographique ? J’ai été frappée, voire stupéfaite que cette question revienne sans cesse – même dans la bouche d’écrivains comme Amélie Nothomb ou Patrick Poivre d’Arvor. Pour tout dire, cela m’agaçait prodigieusement. Non pas que je ne veuille pas dévoiler des pans de ma vie personnelle – c’est surtout inintéressant –, mais parce que cette question me semble ne pas avoir de sens. Elle révèle à mes yeux une vision terriblement erronée de la réalité. Comme si nous n’étions que ce que nous vivions réellement. Pour ma part, la réalité, ma « vérité » ne saurait se réduire aux choses et actes concrets et vérifiables de l’existence. Ce que j’ai pu rêver, fantasmer, cauchemarder est tout aussi réel que mon histoire personnelle et mes faits et gestes au quotidien. Je suis tout autant, si ce n’est bien plus, façonnée par mon monde intérieur –fait de mes peurs et de mes élans secrets – que par la réalité «pure et dure» de ma vie. Alors voilà. Avec ce roman, j’avais envie de me moquer de cette fascination quant à la «véracité» de mes histoires et surtout interroger cette notion de vérité confrontée à celle de la fiction. Tout ce que l’on dit, ou vit, ou ressent, n’est-il d’ailleurs pas toujours que fiction ? Parce que toujours subjectif. La réalité n’existe pas, voilà ce que j’avais envie de dire. Elle est toujours propre à chacun.

Pourtant, certains écrivains considèrent qu’écrire est aussi une démarche psychanalytique, même et surtout, lorsqu’ils écrivent de la fiction. Qu’en pensez-vous ? Ne pourrait-ce pas être aussi une manière de chercher sa vérité ?

La chercher, je ne sais pas… S’en libérer, assurément. Bien entendu, les émotions qui nous habitent sont notre matière première. Comme de la pâte à modeler sur laquelle ensuite travailler. Ma vérité n’est jamais dans les histoires que je raconte, mais dans les émotions qui traversent mes livres. Je ne partage pas les tragédies de mes personnages, mais je connais leurs solitudes, leurs angoisses, leurs deuils… Car ce sont mes propres fantômes qu’ils portent dans leurs histoires. Mais ne vous fatiguez pas à démêler le vrai du faux, je suis assez rusée pour savoir comment protéger mon intimité! (rires!)

Est-il finalement davantage question de maternité ou d’écriture dans ce roman ? Est-ce la même chose ?

Les deux sont au cœur de ce roman, en effet, mais je ne saurais vraiment les comparer. Elles sont profondément présentes dans ce roman, tout naturellement car ces notions sont plus que jamais présentes dans ma vie. J’ai l’habitude de répéter à mon entourage qu’il n’y a que deux choses que je sais faire dans la vie: écrire et être mère! L’écriture et la maternité sont les piliers de mon existence, peut-être que leur point de rencontre se situe dans le don de soi, d’une certaine manière, et l’abandon. Quand on écrit, quand on devient mère, on se retrouve face à soi. Car on est obligé d’être vrai, authentique. Et on apprend alors, pas à pas, à accepter d’être ce que l’on est. De n’être que cela. Et cela n’a soudain plus rien d’angoissant, c’est une vraie libération. Judith trouve sarédemption à travers l’écriture et la maternité, par là même, elle me ressemble profondément.

En quoi l’autoportrait de Judith est-il dégradant ?

Le récit que Judith écrit n’est justement pas « vrai » dans le sens que ce mot prend aujourd’hui dans nos esprits. Il est complètement subjectif. Expressionniste. « Judith exagère et ment », est-il écrit quelque part. Mais ses émotions sont réelles. Elles sont là, tout aussi vraies que le réel. Pour s’en débarrasser, elle ne peut qu’écrire. Et elle n’a pas peur des mots. Elle est sévère, cruelle même parfois dans ce qu’elle écrit, avec elle comme avec tous les autres « personnages» de sa vie. Sous son regard, tout le monde est croqué dans son côté le plus misérable et le plus pathétique, elle, la première. Rire de soi, c’est déjà s’en libérer un peu…

Quelle place tient Dieu dans votre écriture ?

Il est présent dans mon écriture car il est présent dans ma vie. C’est une « présence », pas une «volonté » ni une « obligation ». Il apparaît dès lors tout naturellement dans mes livres. De la même manière que je pose, au creux de mes romans, mes propres interrogations quant au désir, à l’amour, à la folie, au poids du silence ou de la solitude, j’y dépose également mon « souci de Dieu » : mes doutes et mes certitudes. Ce que je peux ressentir dans l’instant et ne plus ressentir l’instant d’après. Quand je relis mes livres, je perçois très bien tous ces courants qui traversent mon existence et m’habitent. Bien sûr, mes livres parlent de moi. Et en même temps, ils ne disent rien de mon existence. C’est troublant pour moi- même, vertigineux parfois. Et c’est peut-être précisément pour cela que j’avais envie d’interroger ce qu’est l’écriture avec ce roman…

Quand vous écrivez, savez-vous où vous allez ? Avez-vous parfois la fin en tête ?

Oui, toujours. En général, je passe près de deux ans à « vivre » avec le roman, à la construire dans ma tête. Je tiens un carnet où je note toutes les idées de « scènes » qui me viennent à l’esprit. Je ne me mets réellement à l’écriture que lorsque j’ai la structure quasi complète. Ce qui me permet de travailler sur des motifs récurrents au sein du roman, de connaître sa couleur, son atmosphère, la musique qui va l’accompagner. Il faut que j’aie tous ces éléments en main pour que l’écriture vienne, de manière fluide et presque musicale.

Vos romans sont durs, il touchent très souvent à la perversité, on pourrait les qualifier trop vite de « dérangés ». C’est parfois ce qu’on reproche à Emmanuel Carrère, auteur de L’adversaire, ou encore de La moustache. Que pensez-vous de cette idée ? Et connaissez-vous cet écrivain ?

Je ne connais pas cet écrivain…
Souvent, on qualifie des romans, ou d’autres oeuvres d’art, de « dérangés », alors que le terme qu’il conviendrait d’utiliser est « dérangeants ». Un roman ne peut pas être « dérangé » intrinsèquement, il ne peut l’être qu’au travers des réactions qu’il suscite. Pour ma part, j’aime les oeuvres qui me bousculent, me heurtent, m’obligent à changer de perspective, à revisiter mes a priori et revoir mes certitudes. C’est là, pour moi, tout l’intérêt de l’oeuvre d’art. On m’a souvent reproché un côté « sadique » avec mes lecteurs, que je leur faisais du mal, qu’ils ne sortaient pas « indemnes » de ces récits… Mais si mes livres ne provoquaient pas certains questionnements auprès de mes lecteurs, autant m’arrêter d’écrire! Oui, j’avoue : je veux que mes lecteurs soient bouleversés au sortir de mes livres, profondément troublés.

J’ai grandi grâce à des oeuvres qui m’ont questionnée. Je me suis déterminée face à elles, ce sont elles qui m’ont aidées à me trouver. Je conçois que certaines personnes préfèrent des lectures plus divertissantes, c’est leur droit. Mais je ne renoncerai pas à ma liberté de faire les romans que je veux, que je dois faire.

Quels sont les écrivains qui vous rassurent, suscitent votre admiration ?

J’ai ma sainte trilogie: Chessex, Duras et Beckett. Et dans les auteurs contemporains, j’ai une admiration extrême pour Laurent Gaudé.

Quels sont ceux que vous avez découverts récemment et que vous voudriez partager avec nos lecteurs ?

Je viens de lire le dernier livre de Louise Edrich, « Le jeu des ombres », qui vient de sortir. Elle y dresse le tableau presque insupportable d’une terrifiante guerre psychologique au sein d’un couple. C’est violent, déchirant. Mais cette violence existe et les écrivains doivent justement s’emparer de ces territoires du non-dits et des tabous. C’est ma profession de foi.

Quel est le dernier film qui vous a bouleversée ?

J’ai été saisie par la beauté tragique des « Bien-Aimés » de Christophe Honoré. Les mélodies mélancoliques, ces glissements subtils entre le réel et l’intériorité des personnages, cette poésie qui ne s’explique pas, ne se comprend pas, mais s’éprouve, se vit. Les oeuvres d’art ne devraient jamais chercher à s’adresser à nos esprits, mais à nos sens. Il n’y a rien de plus charnel qu’un chef-d’oeuvre !

Propos recueillis par Stéphanie Joly

 

Voir tout le dossier consacré à l’auteur sur le site.

Lire l’article sur Autoportrait givré et dégradant.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.