Autoportrait givré et dégradant, Anne-Sylvie Sprenger

Avec Vorace, Anne-Sylvie Sprenger faisait une entrée remarquée en littérature. Sale fille confirmait son talent. La veuve du Christ, inspiré d’un fait divers polonais démontrait qu’on peut encore faire d’une réalité amère et crue

une fiction littéraire des plus singulière. Autoportrait givré et dégradant montre que la littérature peut être cet espace où les frontières entre le réel et l’imaginaire n’obéissent plus à aucune règle. La littérature, la vraie, se nourrit de racines courant dans les profondeurs d’une réalité, d’une essence née du fantasme.

Dans cet Autoportrait, nous trouvons Judith, 38 ans, suicidaire, institutrice vivant chez sa mère, Madame Robert. Elle tombe amoureuse de son sauveur, et vit donc sa première idylle avec Paul, déjà père d’une petite Caroline, reflet parfait de sa mère défunte, déjà un peu la rivale de Judith, qui a toujours éprouvé pour les choses et les gens une exclusivité excessive. Plus tard, en épousant Paul, Judith se confronte à une nuée de soeurs possessives, sorte de multi-satellite tournant autour d’une mère non moins gênante et haineuse.

Judith, à 38 ans, quitte enfin sa mère qui « n’a jamais voulu être mère » p.23, mais a toujours fait ce qu’il fallait pour l’être. Etre mère, c’est quoi ? Suffit-il d’aimer pour être mère ? Ou le manque d’amour peut-il être effacé par les bons gestes, les bonnes consignes ? Paul a de son côté un tout autre genre de maman, Reine mère en son royaume qui ferait tout pour être aimée à la folie par son fils. Y compris le pousser vers son vice, et surtout, l’arracher aux bras de sa femme. Dans cet amour excessif, on entrevoit presque un sentiment d’inceste, où le sang familial prévaut sur tout le reste, où la solitude et le malheur ont cela de bon qu’ils rapprochent les brebis de leur berger.Tout, sauf le bonheur qui éloigne de la maison. Judith à son tour deviendra mère, mais comment peut-on aimer son enfant lorsqu’on ne connait rien de l’amour maternel ?

Chaque personnage possède de l’attachant et du monstrueux, permettant au lecteur de danser d’un pied sur l’autre, de se faire ou non l’avocat du démon. Les malheurs sont révoltants, mais plus encore le sont leurs causes. On ne meurt pas toujours d’une main ennemie.

Autoportrait givré et dégradant envenime la frontière entre le bien et le mal littéraire, et pour cause : tout ce qui touche au mal chez Anne-Sylvie Sprenger devient par le même coup sublime. Elle joue avec l’âme du lecteur, tracassant son jugement, sa morale. Dans ce roman, il y a du scandale, du sanglot réprimé, du secret déchu, des coups. Du vice ? Peut-être pas. Il y a en tout cas beaucoup d’amour, et beaucoup d’audace. Un roman qui n’a pas peur, ni froid… mais glace le sang. Brillant.

Autoportrait givré et dégradant, Fayard, Août 2012, 240 pages, 14 Euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.