Barbe bleue d’Amélie Nothomb, l’interview par Stéphanie Hochet

« J’ai rêvé d’un œuf dont le jaune serait d’or. » 

Barbe bleue, le nouvel opus d’Amélie Nothomb, entrecroise plusieurs thématiques : le secret, la confiance, le mystère, la religion. On trouvera beaucoup à dire sur chacun de ces éléments, les commentaires ne manqueront pas, l’histoire de cet homme qui interdit à une jeune femme qui loge sous son toit l’accès d’une pièce de sa demeure mérite toute l’attention qu’on voue aux contes. Mais il y a un élément, sorte de leitmotiv original, quasi comique qui parcoure cette œuvre : l’œuf. On pourrait lire le roman d’Amélie Nothomb sans remarquer la présence de cet aliment, pourtant, elle ne cesse d’en parler, à tel point que cela devient autre chose qu’un aliment. Et si au lieu d’interroger la romancière sur les grands sujets qui créent le malaise et exaltent le discours sur l’humain et l’inhumain, on observait ce détail particulier, ce motif dans le tapis nothombien : l’œuf ?

Interview sur l’œuf.

S.H. : Dans votre roman le personnage de Barbe bleue est incarné par un grand d’Espagne, don Elemirio Nibal y Milcar qui après avoir contemplé une pyramide d’œufs dans une première scène (il y a du théâtre dans cette œuvre), s’empresse de servir à sa jeune colocataire tout un discours sur la généalogie. Y aurait-il un rapport entre ces deux entités ?

A.N. : Le rapport saute aux yeux : la généalogie est affaire d’œufs. Toute aristocratie digne de ce nom gagnerait à l’ovoparité. La coquille de l’œuf est une protection supplémentaire, y compris contre ce que sa propre famille a de bas. L’aristocratie française, avec cette tentation si gauloise du calembour, n’en a conservé que la particule, dans laquelle le philologue affligé reconnaîtra la seule étymologie possible : d’œufs.

S.H. : la question de l’œuf est-elle une nouvelle façon d’aborder un thème qui vous est cher, celui de l’ornithologie ?

A.N. : C’est exact. Je suis obsédée par l’ornithologie depuis l’âge de 11 ans. Quand il m’arrive de visualiser mes personnages, je vois toujours quel oiseau ils sont (cf Journal d’Hirondelle). Ainsi, dans Barbe Bleue, don Elemirio est un gypaète barbu (la noblesse de l’aigle, l’attrait pour la mort du vautour) et Saturnine est une bergeronnette printanière (un passereau migrateur).

S.H. : Une grande importance est donnée aux couleurs dans votre roman. Vous déclinez en particulier toutes les nuances de jaune : de l’or au jaune d’œuf. On pense à la quête des conquistadors. Rien n’est plus sacré que l’or, rien n’est plus sacré que l’œuf ?

A.N. : En effet. L’œuf est l’or des aliments. Je rêve d’une alchimie culinaire qui transformerait toute tambouille en œufs à la coque ou au plat. Comme l’or, l’œuf est à la fois l’image de la perfection et de la fragilité. Quand on dit que l’or est incorruptible, cela ne signifie pas qu’il soit solide, mais qu’il a particulièrement horreur de la souillure et qu’il le fait savoir. L’œuf et l’or sont de grands sensibles, ils ont une personnalité complexe et marquée.Tous deux ont contaminé la métaphysique : l’or est omniprésent dans les mysticismes, mais l’œuf aussi. Dans le vaudou, l’œuf dur est le symbole du diable.

S.H. : Après le décès de ses parents don Elemirio Nibal y Milcar prétend que son ambition était alors de devenir un œuf. Ce rêve d’autarcie a-t-il déjà été le vôtre ?

A.N. : Oui. Sauf que dans mon cas, cela a marché ; il suffit de regarder la forme de mon visage pour comprendre le succès de mon ambition ovoïde. De l’œuf, je possède aussi la porosité et cette propriété rare de pouvoir être mangée salée ou sucrée.

S.H. : Il ressort de votre Barbe bleue un érotisme de l’œuf. A une époque don Elemirio Nibal y Milcar s’est livré à une frénésie d’œufs qui a duré 15 jours au terme de quoi il a développé des plaques rouges allergiques. Sa colocataire y voit un parallèle avec la libido. A 20 ans au lieu de vous intéresser aux filles vous vous gavez d’œufs. Pourtant on parle peu des egg-addicts, quelle en est la raison selon vous ?

A.N. : Comme tous les vrais connaisseurs, les egg- addicts se cachent. J’en suis une. A 20 ans, je me suis livrée à la même frénésie d’œufs qu’Elemirio, avec les mêmes conséquences. J’aime les œufs au point de ne plus oser en manger, de peur de ne pas être capable de m’arrêter. L’érotisme de l’œuf existe bel et bien : dans mon tableau préféré au monde, Le Jardin des délices, Jérôme Bosch représente les amoureux idéaux isolés de l’univers par une coquille d’œuf. C’est exactement cela.

Propos recueillis par Stéphanie Hochet

Ne loupez pas l’émission consacrée à Amélie Nothomb vendredi 12 octobre à 21h30 sur France 5.

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Née en 1975, Stéphanie Hochet vit à Paris. Romancière et critique littéraire au Jeudi du Luxembourg, elle a participé à plusieurs ouvrages collectifs comme Collection irraisonnée de préfaces à des livres fétiches (éd. Intervalles, 2009) et le Dictionnaire des séries télé (éd. Philippe Rey, 2011). Parmi ses huit romans, citons les quatre derniers : Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007), Combat de l’amour et de la faim (Fayard, 2009) qui a obtenu le Prix Lilas, La distribution des lumières (Flammarion, 2010), couronné du Prix Thyde Monnier de la Société des gens de lettres 2010 et Les Éphémérides (Rivages, 2012) bientôt traduit en italien et sélectionné pour le Prix littéraire des lycéens, apprentis et stagiaires de la formation professionnelle de la Région Ile-de- France 2012/2013. Elle est également l’auteur de « Je est bon parce qu’il est moi », un texte publié dans Libération en juillet 2009 puis aux Editions du Seuil dans lequel elle met en scène le délire de toute- puissance d’un chef d’État qui se sent au dessus des lois et des hommes.

Son site : http://stephaniehochet.net/

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.