Dogville, Lars Von Trier

Très étrange, de se relire 9 ans plus tard. Voici une chronique écrite en 2003, pour la sortie du film Dogville. Je ne l’aurais sans doute pas tournée de la même manière aujourd’hui, mais franchement, j’ai la flemme. :p

Lorsqu’on arrive sur Dogville, comme Dieu sur la terre, on est dépaysé tout d’abord, car on ne s’imaginait pas à quel point c’était finalement dérangeant de pouvoir tout voir.

Pour les habitants de la ville, tout se passe comme pour n’importe quel citoyen. Mais le spectateur ne connaît plus la barrière des murs. Plus rien ne se dresse devant son œil voyeur. Et il est là pour voir. Lars von trier invite le regard du cinéphile à être le témoin d’une communauté qui va tenter d’évoluer. Durant un an de vie, en neuf chapitres. On peut s’imaginer qu’il s’agit d’une année de neuf mois, une année durant laquelle la portée sera douloureuse et pleine de concessions ; qui mènera peut-être au plus beau des accouchements. (Après, c’est une question d’interprétation).

Grâce arrive à DOGVILLE en voulant échapper à quelque chose que l’on ignore. Personne d’ailleurs ne cherche à savoir. La seule question que se posent les habitants de la ville est : « est-elle dangereuse pour nous ? » Et la seule façon de vérifier si effectivement elle l’est, tout en ignorant son passé, c’est de vivre le présent avec elle. Elle doit donc vivre un quotidien Dogvillois, pendant 15 jours où elle aura pour mission d’acquérir la sympathie et la confiance de tous. Ils finiront par lui accorder non seulement leur confiance et leur sympathie, mais aussi leur protection.

Mais l’être humain en tant que tel, n’accorde sa protection qu’en échange du pouvoir. Peu à peu, la ville entière affirmera son pouvoir sur l’étrangère : « je te protège, mais tu fais ce que je désire » puis « je te protège, mais je fais de toi ce que je veux » et ensuite « nous te protégeons, mais tu nous appartiens ». Si bien qu’elle gagne d’abord la confiance des Dogvillois en faisant de menus travaux tout d’abord, en se faisant exploiter, violer, humilier ensuite, et finit par être enchaînée comme le chien.

Comme la vérité sort toujours de la bouche des enfants, le petit morveux à qui l’on a tout toléré depuis sa naissance lui crie un jour haut et fort qu’il peut être très méchant et qu’il doit être puni. La punition est donc réclamée par un enfant, à la seule femme qui pourrait bien se permettre de la donner à la ville entière, et le môme l’obtiendra, car lui aussi tient Grâce à sa merci. Grâce est la grâce même, elle est le pardon personnifié. La parole du Christ, le martyr que l’on rêve de voir fusillée en place dogmatiquement publique. C’est la petite dernière à qui l’on ne donnera jamais les mêmes droits qu’aux autres, tant qu’elle sera toujours la dernière arrivée.

Elle aussi aura droit à sa punition d’enfant. Cette scène où l’autre folle lui dit : « je casse deux figurines d’abord, et si tu arrives à te retenir de pleurer, à rester stoïque, j’en resterai là ». C’est à mes yeux la plus terrible de toutes les scènes. Accepter de perdre un peu, ou bien tout perdre. Etre en quête permanente de la demie mesure dont celui qui vous observe ne sera jamais capable.

 Le réalisateur explore donc tout au long du film les relations et phénomènes de groupe ; le pouvoir et puis… l’arrogance. Son père lui dira à la fin, dans un dialogue magnifique, enfin clos et donc de notre monde (et étonnamment terre à terre ! réaliste !) : « un chien malgré sa nature, cessera de commettre des fautes si l’on cesse de les lui pardonner » . Et c’est vrai ! Tout le monde est arrogant dans ce film. La ville entière, l’étrangère, le père. Mais face à une ville entière, et se trouvant sous la protection de celle-ci Grâce a dû taire sa propre arrogance.

 Après ce somptueux dialogue, Grâce réalise qu’elle a vécu un an avec des gens dont le défaut principal était précisément celui qu’elle avait reproché à son père, et qui avait causé sa fuite ; et elle réalise d’autant plus la souffrance de cette année passée à Dogville. Alors pendant un moment, la spectatrice que je suis tâtonnait… « si elle revient dans la ville, le film est foutu » « il faut qu’elle tue tout le monde… mais comment réaliser une telle fin sans que le film ne tombe dans la scène d’action hollywoodienne banale ? non le film serait raté aussi.. ; mais mon dieu que je voudrais qu’elle les tue… »

Et oui : Elle les fait tuer un par un, et le plus douloureusement possible. Elle décide d’obtenir et de savourer cette vengeance antéchristique flamboyante et magnifique car ses deux joues se sont bien trop longtemps renvoyé le privilège de recevoir la sainte gifle. Et mon dieu que la vengeance est bonne !

Elle tue elle-même celui qui fut à la fois son sauveur et sa perte, celui qui se prétendait expérimentateur des phénomènes de groupe, garant de sa protection, garant de sa liberté, de son bien être.. et qui ne rêvait en fait que d’une chose : qu’elle se donne à lui sans que son éventuelle carrière n’ait à pâtir du fait qu’il l’ait prise, comme les autres. Il voulait qu’elle se donne en remerciement.

 Seule le chien sera épargné : car c’est le seul qui aurait eu le droit de se plaindre de s’être vu privé de son os. Mais on ne lui a pas permis de le faire. Seule le chien lui ressemble, car comme elle, dès le début du film il est prisonnier.

En prime, un petit extrait : attention c’est la fin !

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.