Entretien avec Christophe Carlier

Christophe Carlier est l’auteur d’un premier roman très très bien conçu, dont on vous parle ici : L’assassin à la pomme verte, paru chez Serge Safran en août 2012.

C’est votre premier roman, est-ce que sa parution s’accompagne du stress du débutant, malgré vos autres publications ?

Bien sûr, mais les débutants ne sont pas les seuls à se ronger les ongles !
C’est une drôle d’expérience que d’attendre la parution de son livre. Rien n’est fait, puisque le roman est encore introuvable. En même temps, l’aventure est déjà terminée, puisqu’on ne peut plus changer un seul mot. Ce qui résume le mieux cette impression est la formule du croupier : Rien ne va plus !

Pourquoi avoir écrit un roman, maintenant ?

Pour changer d’atmosphère, après plusieurs essais littéraires qui m’avaient fait voyager, l’un parmi les candidats à l’Académie française, l’autre parmi les grandes figures mythiques.

Un jour, j’ai déjeuné avec une amie qui m’a interrogé sur mes projets. J’ai évoqué plusieurs pistes, dont aucune ne lui semblait très riche. Un peu dépité, j’ai fini par lui parler d’un récit que j’avais commencé quelques années plus tôt. De tous les sujets que j’ai évoqués devant elle, c’était celui qui l’intéressait le plus.

Sur ses conseils, je me suis donc replongé dans ce début de roman qui n’avait pas encore de titre. C’était curieux : j’avais le sentiment que les personnages m’avaient attendu, mais qu’il fallait faire vite, car ils risquaient de disparaître.

D’où est venue l’idée de L’Assassin à la pomme verte ?

Comme beaucoup de gens, il m’arrive de rêver des palaces, ces hôtels voluptueux, plein de poésie et de mystère, avec de longs couloirs ponctués de lustres débordants de pierreries. J’ai eu envie de m’y installer le temps d’un livre.

Le réceptionniste est à l’hôtel ce qu’est, au théâtre, le metteur en scène ou le souffleur. C’est par ses yeux que je suis entré dans l’histoire. Sébastien, étudiant aux Beaux-Arts le jour, accueille les clients, la nuit, et s’intéresse à leur vie parce qu’il s’ennuie. Il s’amuse de leur apparence. Loin de s’agacer de leur caractère factice ou superficiel, il l’apprécie au contraire. Parfois, il s’égare, passe de l’observation à l’invention, et pour finir, à l’intervention.

Quand il s’amuse à réorganiser à sa manière la vie des autres, il fait au fond un travail de romancier.

Pourquoi avoir choisi cette narration à plusieurs voix ?

L’histoire se déroule sur plusieurs étages, sur plusieurs plans, sur plusieurs registres… Difficile d’imaginer qu’il y ait un seul narrateur. D’ailleurs, pour entrer dans la psychologie d’un personnage, il est plus facile de dire « je ». On parle pour lui, on emprunte ses mots et sa voix. Très vite, on acquiert ses tics, son regard, ses réticences et ses engouements.

Peut-on espérer une suite, un second roman qui serait épistolaire ?

Il ne serait pas impossible de poursuivre l’échange de lettres qui s’engage à la fin du roman, mais que deviendrait alors le personnage de Sébastien, ce témoin silencieux dont le regard me semble au cœur de toute l’histoire ? C’est une tentation que de poursuivre le récit, mais j’ai eu l’impression qu’à un moment, les personnages s’éloignaient et qu’il fallait les laisser terminer leur chemin sans moi.

Quant à écrire un roman épistolaire avec d’autres personnages, j’en rêve, mais je n’ai commencé aucun projet qui aille dans ce sens.

Envisagez-vous de rester dans le registre de l’intrigue multiple ?

« J’envisage » assez mal, en fait. Quand on écrit un essai, on sait toujours où l’on veut en venir et l’on devine quelle en sera la conclusion. Dans le roman, le hasard, le doute, la surprise interviennent à chaque page. L’Assassin à la pomme verte repose sur le principe de l’intrigue multiple. Rien ne dit que mon prochain roman se prêtera à une orchestration de ce type.

Avez-vous déjà un autre projet d’écriture ?

J’en ai plusieurs, puisque j’écris toujours plus que je ne publie.
J’ai deux récits en cours, qui me semblent près d’être achevés, mais je crains l’effet « château de cartes ». Un courant d’air, un mot de trop, et tout s’écroule. Il ne faut pas tracer trop vite le mot « fin » sur la page. Pour renouer avec le genre de l’essai, j’aimerais travailler sur les dédicaces littéraires, et sur les dessins de Sempé.

Si vous ne deviez garder qu’un livre ?

La question est si désarmante que j’ai envie de tricher, de proposer un titre qui en regroupe beaucoup d’autres. La Comédie humaine, par exemple, parce que Balzac est un maître absolu, et que ce livre en contient mille. Une autre manière de tricher serait de citer un volume de la collection de la Pléiade, comme les Œuvres romanesques de Marguerite Yourcenar, qui contient Les Mémoires d’Hadrien, Feux, Les nouvelles orientales… Une couverture, mais dix romans. J’en reviens au point de départ : je trouverais très triste et très injuste de me contenter d’un seul livre.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.