Les affreux, de Chloé Schmitt

Alphonse est un contrôleur de la RATP qui s’assume, l’époux d’une Clarisse claudiquante et râleuse, l’amant clandestin d’une Lili hyper préciseuse. Un beau matin, en se brossant les dents, il vacille, et c’est toute sa vie qui fout le camp : un AVC va l’enterrer vivant au fond d’un corps inerte dégoulinant d’un fauteuil roulant, avec pour seule arme une pauvre main droite inutile au bout de son bras amorphe, et quelques beuglements.

« Une belle mort doit être vide de tout espoir. » p. 141

Pour son premier roman, Chloé Schmitt choisit une narration à la première personne : Alphonse, justement condamné au silence par un accident malencontreux. La jeune femme fait ici un beau cadeau empoisonné à son lecteur, qui se retrouve enfermé avec Alphonse dans un jardin de l’impuissance imparable, et redoutablement efficace. A mesure que l’inquiétude et l’angoisse grandissent, on redemande avec avidité des chapitres supplémentaires, pour savoir si l’on a une chance ou non de se sortir de ce pétrin.

Non seulement la vie d’Alphonse s’écroule, mais le plus terrible est surtout qu’il a pleinement conscience de ce qui lui est retiré, volé, reproché sans pouvoir opposer le moindre mot aux violences verbales et physiques qui lui sont faites. Ses amis, les membres de sa famille, ses collègues se découvrent peu à peu dans ce nouveau rapport qui les (dés)unit : Alphonse désormais bavant, pissant, mutant pour ainsi dire offert à la vue de tous ces gens qui le considèrent comme différent et surtout inhumain. Alphonse bavant, oui, mais conscient et intrinsèquement le même.

« La solitude vous tue les exigences. » p. 49

Alphonse est un personnage incroyablement fort, notamment grâce à sa langue. Il écourte écorche et malmène les mots parce qu’il ne peut plus les prononcer que pour lui. Cette langue qu’il voudrait crier, prononcer à voix haute, il l’aime, et donc il la châtie, parce qu’elle ne peut plus sortir. Le récit est vif, la langue à vif. C’est un récit qui saigne au sens propre comme au figuré, presque douloureux, corsé.

« J’étais plus regardable. Déjà ils se sentaient s’en aller à leur tour, vers le noir, là-bas. Je leur foutais un sacré vertige. » p. 16

Il y a de tout dans ce roman : il y a la cruauté de la situation et des personnages. Il y a ce rapport à l’autre qui est fouillé, dépecé, analysé à travers l’image qu’on a de soi et de celle que l’on renvoie, l’image que l’on perçoit, et celle qui nous dégoûte. Il y a de la peur de l’autre, justifiée ou non. Il y a la perte inexplicable, et de celle dont vous êtes coupable. Il y a du secret et de l’abandon, de l’impudeur et de la frustration.

« L’imagination c’est le grand mystère où naissent et meurent les amours. » p. 91

Il y a surtout que l’auteur a choisi d’affronter tout cela à la fois. En somme un bien grand défi, qu’elle a relevé et réussi avec un immense talent et une concision qui sont remarquables et effrayants à la fois. Chloé Schmitt signe sans doute l’un des plus brillants premiers romans de cette rentrée littéraire, un roman qui touche au handicap avec humour et perversité. Ne cherchez aucun rapport avec Les intouchables. Il n’y en a pas, et la cruelle vérité incarnée par l’invention la plus éhontée est bien plus délectable.

Les affreux, Chloé Schmitt, Albin Michel, Août 2012.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.