Entretien avec Chloé Schmitt pour « Les affreux »

Chloé Schmitt est étudiante à Sciences Po Paris. Elle a 21 ans, ce qui lui vaut d’être l’une des plus jeunes courageuses de cette année à se lancer dans l’aventure d’un premier roman. Pour son livre, elle choisit la férocité d’un récit original et inspiré, concis, violent et drôle.
Rencontre avec une jeune femme promise à un brillant avenir littéraire.

Qu’est-ce qui vous a inspiré ce premier roman ?
Voilà la grande question : l’inspiration… A la base de tout se trouve, je crois, la curiosité : littérature, cinéma, musique, ce qui se passe dans la rue, etc. L’écriture est une façon d’aller encore plus loin, de ne pas voir juste ce qui est mais ce qui pourrait être. La littérature devient intéressante quand elle transforme ou dépasse la réalité : lire Dostoïevski est souvent plus réel qu’un trajet en métro, ou en tout cas donne au métro un relief inattendu… C’est là où je voulais aller.

Ressentez-vous le stress des débutants ?
Bien sûr, même si le stress n’est pas tant relatif au texte (le travail est fait) qu’à tout ce qu’il y a autour. Il n’est, par exemple, pas évident de se retrouver en direct à la radio ou à la télévision quand on a vingt-et un ans, mais cela permet aussi de découvrir des univers que je n’aurais sans doute pas eu l’occasion d’approcher sans cela.

On sent que vous utilisez pleinement la liberté de l’auteur à s’emparer des vérités. Certains malades, après un AVC, ne sont plus vraiment conscients. Vous, vous avez choisi d’infliger cette conscience encore vivace à votre personnage, et c’est tout l’enjeu du roman. Pourquoi être si cruelle ?
Ce roman n’est ni plus ni moins cruel que peut l’être une vie humaine. L’épitaphe de Marcel Duchamp représente bien cela : «d’ailleurs, c’est toujours les autres qui meurent ». Pourtant, tout arrive toujours plus vite qu’on ne le pense. Chacun se construit des remparts face aux questions dérangeantes comme peuvent l’être la mort inévitable ou la maladie, on s’oublie dans des « divertissements » pour reprendre Pascal. Il ne s’agit pas de cruauté gratuite ou d’attrait morbide, j’avais simplement besoin d’un personnage incapable de se défiler, pour ne pas me défiler moimême.

Votre personnage parle, souffle un langage particulier, écourtant les mots, un langage presque argotique, une langue qui semble être la
même que celle de ses proches. Cela reflète en quelque sorte un certain niveau social. Pourquoi ce choix ?

Aujourd’hui, plus grand monde ne marque les négations, mais il est vrai qu’il reste toujours de fortes disparités sociales. Alfonse est issu de la (basse) classe moyenne qui n’est au final qu’une construction sociologique et politique, rien d’autre qu’une catégorie entre les riches et les pauvres à laquelle il fallait donner un nom. Chaque famille a son petit pavillon, son petit confort, il n’y a aucune sorte de solidarité qui puisse faire que ce groupe en soit un (autrement qu’en théorie).
Alfonse appartient donc à la classe moyenne sans y appartenir, livré à lui-même. Je voulais refléter son sentiment de solitude par une langue qui lui soit propre. Avant son accident, il ne pouvait pas parler de cette façon, pensant qu’il avait encore le temps de…, à cause des conventions sociales aussi. Après, ce qu’il ne voulait pas affronter remonte d’un coup à la surface, d’où la vitesse de la langue. Il n’a plus rien à perdre, plus rien à gagner, il peut tout se permettre.

Annabelle ne semble pas être à sa place dans ce milieu, et pourtant, elle sauve le roman d’une grande noirceur. C’est en quelque sorte la lueur du récit, non ?
En effet, Annabelle est une lueur. Sans elle, la noirceur n’aurait aucun sens. Sans doute est-elle sauvée par son jeune âge auquel les ruptures sont plus faciles. Il ne faut pas non plus oublier son intérêt pour l’art, qui lui permet de se raccrocher quand tout bascule.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Retrouvez également l’article consacré au roman de l’auteur.

Retrouvez la rentrée littéraire d’automne 2012 sur PILC.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.