La dernière bande, de Beckett au Théâtre de l’Oeuvre

Après avoir encore une fois admiré ces magnifiques balcons à l’étage, ça y est, c’est l’heure, et les lumières se sont éteintes depuis un moment déjà quand celle-ci s’allume faiblement sur la scène. On découvre alors un vieil homme assis à son bureau. Il est silencieux, on ne peut plus silencieux. Il grommelle à peine, semble plongé dans ses pensées, et l’on se prend déjà à imaginer qu’aucun mot ne sera prononcé de toute la pièce. D’ailleurs, le voilà qui frappe du point sur la table, se lève, marche difficilement, ouvre un tiroir, sort une banane, l’épluche et la mange goulûment, sans prononcer autre choses que des genres de borborygmes de plaisir. Mais rien ne l’arrête, le voilà qui s’éloigne et revient avec une grosse boîte d’archives qui contient de nombreuses bandes sonores classées et numérotées. Le vieil homme en cherche une particulièrement, la trouve facilement, et l’installe sur l’appareil.

La voix claire qui en sort est la sienne, mais elle est de 30 ans plus jeune. Chaque année, il a enregistré ses souvenirs et ses pensées, et nous voyons l’homme d’aujourd’hui réagir à peine tout d’abord à ce qu’il entend. Un sourcil se hausse, puis un bras change de position, ensuite le regard se tourne, le corps s’affaisse un peu plus sur le bureau, et là c’en est trop, le vieil homme rage, peste « Argh, quel con celui-là! », parlant avec colère de ce « lui-même » qui n’existe plus. Et le remords, la mélancolie, la vieillesse et l’extrême solitude sont d’un noir flamboyant.

La mise en scène d’Alain Françon est sobre sans être épurée, tout en ombres avec cette faible lumière qui n’éclaire que le bureau depuis le dessus, qui veut nous dire que la vie n’est plus que là, dans ces bandes sonores et qu’elle s’estompe tout à fait dans le reste de l’espace. L’unique porte matérialisée par un simple rideau noir et qui donne sur un autre pièce ou plus vraisemblablement un genre de cagibis, est une petite ouverture qui pousse l’imagination un peu au-delà de la simple obscurité et qui finalement ouvre à un peu d’humour (on l’entend trébucher, remuer des choses improbables, boire ce qu’on imagine tout à fait être de d’alcool qu’on ingère en cachette…).

Serge Merlin, dont les traits sur scène font penser à un Laurent Terzieff un peu bourru, est parfait en vieux Krapp, personnage qui porte assez bien son nom, car on ne peut s’empêcher de l’imaginer un peu « vieux merdeux » tout comme le jugement qu’il porte sur sa vie, torturé par sa jeunesse si vite disparue, par un amour qu’il n’a pas su retenir, ce vieil homme qui a pu être il y a longtemps un peu futile et méprisant peut-être, mais qui n’en a plus les moyens et qui a tout laissé s’échapper…

Une mise en scène probablement tout à fait réussie, simple efficace et esthétique, d’une cohérence imparable, mais quand même… Pauvres spectateurs ! C’est bien ce que tu voulais, Samuel, nous malmener, nous faire vivre cet ennui et cette lente agonie. Car tout de même, que la voix de cette pièce de théâtre (vous avez dit spectacle vivant ?) soit un enregistrement sur bande magnétique, quelle épreuve !

Mise en scène : Alain Françon
Avec Serge Merlin
A l’affiche jusqu’au 25 novembre 2012.

Un article déjà paru dans PILC Mag n°11

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Un article signé Lamalie.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.