Le jour où les chiffres ont disparu, Olivier Dutaillis

Lorsque Simon et Anna se rencontrent chez une amie commune , le courant passe tout de suite. Elle lui raconte alors le récent épisode
de sa répétition catastrophique ; elle, flûtiste professionnelle.
Sur cette 9ème symphonie de Malher, elle s’est tout à coup mise à ne plus pouvoir compter les rythmes, les raccrocher, et elle a fini par totalement perdre pied jusqu’à ne plus pouvoir sortir un son au moment de son solo. Un fiasco incompréhensible qui l’a immédiatement décidée à arrêter la musique. Simon, psychiatre de profession, finit par lui dire presque en plaisantant qu’elle est probablement mathématopathe !

« Ca fait longtemps que les chiffres me pourrissent la vie ! »

Le déclic est tel pour Anna, que quinze jours plus tard, Simon apprend qu’elle a séquestré pendant plusieurs jours son ancienne prof de maths qui l’avait terrorisée et humiliée. Particulièrement surpris et intriguée par son histoire, il commence à s’intéresser au cas d’Anna. Relève-t-elle d’une pathologie psychiatrique ou a-t-elle a juste eu un moment de dérapage, un de ces « trop plein » comme cela arrive de plus en plus de nos jours, mais qui, bien pris en charge permettent aux « dérapeurs » de comprendre certaines choses et de repartir sur de bonnes bases ?

« Dès le premier soir, elle m’avait touché avec son passé d’artiste maudite (…). Je m’interrogeais sur les raisons de mon empathie. Sur ce fantasme qui me poussait à la défendre obstinément. »

Dans Le Jour où les chiffres ont disparu, Olivier Dutaillis, auteur de romans mais également de théâtre, nous livre une histoire  étonnante, qui commence comme l’exposé d’un cas clinique ponctué de quelques réflexions sur l’exercice de la psychiatrie, qui se poursuit par une critique du monde contemporain et se termine dans un dénouement un peu fantaisiste mais qui a clairement quelque chose de libérateur !
Il oppose d’un côté notre société carrée, contrôlée, pleine de cases et de fichiers, d’horaires et de timings programmés, qui prennent la tête et fatiguent notre esprit, et de l’autre côté, la douceur et la délicatesse, l’écoute attentive et le rêve, avec notamment le très beau personnage de Shahid. On ne sait pas bien si Shahid existe réellement, tellement on dirait qu’il vient d’un endroit qui semble disparu depuis une éternité.
Anna est transformée par cette rencontre et on ne peut que la comprendre : Shahid est une bulle d’air pur et de temps suspendu, comme une métaphore de ce temps pour soi que nous n’avons plus, de ces qualités humaines trop rares et précieuses qui sont érodées par le bruit et la fureur de nos vies modernes débordées.

« Tout ce qu’il faisait était parfaitement juste. Sans mots, sans gestes inutiles, sans politesse excessive. »

Avec Anna, Olivier Dutaillis crée un personnage difficile à appréhender, une personnalité sur le fil, une belle illustration de ce que peut être la folie ordinaire, c’est à dire qu’on est loin des pathologies psychiatriques lourdes, et c’est ce qui nous pousse à nous poser des questions. Qu’est-ce qui fait qu’on peut dire que telle personne est simplement un peu extravertie ou que telle autre penche plutôt vers la folie ou encore que celle-ci ne rentre simplement pas tout à fait dans les cases habituelles ? N’a-t-on pas tous en nous quelque chose d’original et d’un brin décalé ? N’a-t-on pas tous des idées ou des causes pour lesquelles nous rêverions de lancer un appel, pour réveiller nos amis, nos voisins, pour enfin crier de concert ce qui nous tape sur le système ? Où se trouve la limite ?

L’auteur n’a pas versé dans la facilité d’un récit d’une maladie sensationnelle, il s’est au contraire attaché à parler avec beaucoup de finesse de ce léger décalage qui ne se voit pas forcément au premier abord chez certaines personnes que l’on peut croiser dans nos vies. Cette petite chose qui, dans certaines circonstances, peuvent parfois affleurer et nous faire douter : a-t-elle vraiment dit ça ? A-t-il vraiment fait ça ? Dans le cas d’Anna, une fois ce petit frottement de vie déterminé, Olivier Dutaillis réussit à nous faire adhérer à cette étincelle que seuls de telles personnes osent allumer, et qui finalement nous font tous rêver.
Le Jour où les chiffres ont disparu : une histoire qui fait du bien !

Le jour où les chiffres ont disparu, Olivier Dutaillis, Albin Michel, Août 2012.

Un article signé Lamalie.

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